Tchao pantins

Une chose est certaine : il y a tout lieu de se prendre les pieds dans le red carpet sur le sujet, qu'importe !

La dernière cérémonie des César, diffusée vendredi dernier par CANAL+, aura donc été un Everest de bêtise, une accumulation de frustrations en tous genres et surtout une catastrophe intellectuelle qui justifie, depuis [comme quoi, la grande famille du cinéma ne lave pas son linge sale en famille], les noms d'oiseau, les anathèmes et les envolées lyriques surjouées versant tantôt sur le galimatias identitaire et/ou féministe, tantôt sur la proclamation honteuse d'une singularité artistique devant décourager toute approche critique des choses.

Au delà du cas Polanski, au sujet duquel les attitudes furent maladroites sinon puériles, la soirée filmée avec les pieds et écrite par une production bobo à l'agonie s'est révélée être un calvaire plutôt qu'une célébration ... on se demande d'ailleurs bien ce que des gens que plus rien ne rassemble avaient l'ambition de célébrer. Foresti, au cachet pharamineux, a étouffé d'entrée la cérémonie avec trente minutes de one-woman show censé détendre tout le monde alors que c'était péniblement long. Kiberlain a joué à la Présidente heurtée que la sélection ne corresponde pas à ses convictions et des plans appuyés ont été proposés sur Maxime Saada [le grand manitou qui ressuscite CANAL+] et l'aéropage bolloréen assis dans la salle Pleyel. De la plus pure tradition de l'entre-soi et des happenings préparés qui ont quasiment tous fait pschitt. La vista de Desproges demandant s'il y avait des juifs dans la salle est bien loin et procède d'un autre talent, à l'évidence.

Donc à y aller ainsi, il ne fallait pas être grand clerc pour envisager que cela puisse mal se passer ... on n'a pas été déçus ! Une assistance plus coincée qu'à l'acoutumée, des remettants piochés dans ce qu'il restait de disponible [Foresti s'étant, fort justement, étonnée qu'il y ait autant de tournages vendredi soir dernier], un forfait de star internationale et tout cela donne l'impression d'un énorme gâchis qui ferait presque regretter les interventions confuses des intermittents du spectacle. Il fallait donc ajouter à tout cela un palmarès cacophonique pour allumer la mèche de la bombe qui devait tout faire exploser. Roman Polanski consacré meilleur réalisateur, Ladj Ly ramassant plusieurs statuettes ... non décidément, quand ça part aussi mal ça ne peut pas se rattraper.

Si le noeud du problème réside dans l'absence omni-présente de Polanski et son "J'accuse" dérangeant non pas du fait de ses qualités artistiques mais à raison des accusations concentrées sur le réalisateur, on aurait tort de ne pas s'étonner de la complaisance sidérante réservée à Ladj Ly, lui aussi condamné plus récemment que Polanski et lui aussi en situation délicate puisqu'il ne s'est toujours pas acquitté de sa peine alors qu'il faudrait brûler Polanski. Qu'on ne s'y trompe pas, il n'est pas question d'excuser Polanski mais plutôt de s'étonner du fait qu'on soit révulsé de séparer l'oeuvre et l'homme quand il s'agit de lui mais pas quand il s'agit de Ladj Ly. Pourtant le réalisateur des "Misérables" ne fait rien pour calmer le jeu, insultant celles qui s'émeuvent de conceptions crépusculaires de la pratique religieuse, ceux qui remettent en cause son analyse fragmentée de la société française dans laquelle il essaime le fait religieux à outrance. Là, curieusement parce que le label Rive Gauche/Télérama opère, c'est convenable ... il faut dire que son interview au délà de la complaisance orchestrée par Yann Barthès est un modèle du genre.

Mais, pour revenir au problème Polanski, l'image a eu lieu : Adèle Haenel est partie juste avant la fin de l'interminable et minable soirée. Ce coup de gueule peut se comprendre, un peu mieux que celui de Foresti [qui aurait pêté un cable après le César attribué à Polanski] que rien n'obligeait à animer une telle soirée si répugnante sauf s'il fallait récupérer 100.000 euros pour faire quelques fins de mois. Quelle misère tout de même ... en arriver à faire ça ou des galas de province, ce n'est plus possible.
La France n'a toujours pas tranché et ne se décide pas à arbitrer entre l'oeuvre et l'auteur. C'est quasiment une question philosophique ... de laquelle il est inextricable de sortir à partir du moment où l'on réserve aux sujets concernés un traitement à ce point différencié qu'il est illisible. Si Polanski doit être rayé du cinéma aujourd'hui, pourquoi ne brûle-t-on pas les bouquins de Louis-Ferdinand Céline ? Pourquoi continue-t-on à feindre de ne pas savoir que tel chanteur encore glorifié est pédophile ? Pourquoi diffuse-t-on encore les films de Jean-Claude Brisseau, de Dustin Hoffmann, de Michael Douglas ? Pourquoi les accusations proférées contre Polanski lui valent-elles d'être traité comme l'on ne traite pas Woody Allen ? Si l'on veut véritablement conforter la parole des victimes, pourquoi une telle différence ? Parce que les autres se font discrets et que Polanski a l'arrogance de continuer à tourner, de nier, d'exciter les féministes ? Probablement mais intellectuellement, c'est au-delà du curieux, c'est quasiment incompréhensible.

On trouve depuis vendredi des hommes et des femmes, aux peaux diverses et aux histoires qui ne le sont pas moins, qui se piquent de défendre la théorie dite de l'oeuvre plus ou moins adroitement. On va même jusqu'à invoquer Marcel Proust qui, contre Sainte-Beuve, privilégiait que l'on analysa une oeuvre le plus independamment possible de son auteur [lui-même craignant qu'on invalide ses créations du fait de son homosexualité réprouvée à l'époque] ... et l'on a raison de souligner que le cas Polanski concerne certes un homme qui a fui son procès aux États-Unis mais qui jouit de la double nationalité et qui n'a pas été condamné pour les accusations portées jusqu'encore très récemment contre lui. Alors oui, on peut redouter que le tribunal populaire se soulage à lapider l'homme parce qu'une présomption de culpabilité lui collerait à la peau, on peut réprouver que les principes du Droit [dont il peut se prévaloir, comme chaque justiciable] ne soient finalement pas exactement adaptés à la situation [et que la durée de la prescription soit trop courte] comme cela a pu être le cas s'agissant de Gabriel Matzneff, on peut appeler de ses voeux que Roman Polanski soit plus humble compte tenu de la charge émotionnelle qu'il génère. Au final, on en arrive à faire de Polanski une victime ... ce qui serait un comble si sa culpabilité devait être prouvée. Sauf que dans tout cela ... les victimes sont celles et ceux qui ont été abusés. Et c'est bien là que réside tout le problème.

Si la défense de Polanski est aujourd'hui assimilée à de l'entre-soi voire de la complicité passive, c'est tout de même fouler aux pieds les principes qui font de la société actuelle une alternative à la sauvagerie barbare du simulacre de procès qui n'est même plus d'intention. J'ignore complètement si Polanski est innocent, je constate qu'à ce jour il n'a pas été condamné [là encore, on peut le regretter mais c'est, à défaut de la preuve contraire, en application des lois en vigueur]. Au delà de la froideur du juridique, il y a la décence ... celle qui soulève le coeur quand Bertrand Cantat se targue avec arrogance d'avoir la liberté de continuer à se produire sur scène devant ses fans complaisants puisqu'il a purgé sa peine [en partie remise]. A ce stade, on touche du doigt la lancinante théorie de la culpabilité perpétuelle qui emprunte au prédéterminisme pénal la justification de ne pas reconnaître dans la purge d'une peine prononcée par la justice le fait que l'on puisse vivre comme tout un chacun comme avant.
Nonobstant, le cas Polanski ne peut se résumer à l'exposé technique de règles de droit. Virginie Despentes a publié une tribune remarquée dans Libération au cours de laquelle elle a écrit : "Il n’y a rien de surprenant à ce que l’académie des césars élise Roman Polanski meilleur réalisateur de l’année 2020. C’est grotesque, c’est insultant, c’est ignoble, mais ce n’est pas surprenant. Quand tu confies un budget de plus de 25 millions à un mec pour faire un téléfilm, le message est dans le budget. Si la lutte contre la montée de l’antisémitisme intéressait le cinéma français, ça se verrait. Par contre, la voix des opprimés qui prennent en charge le récit de leur calvaire, on a compris que ça vous soûlait." Si je comprends la douleur qui justifie d'envisager les choses ainsi, récompenser Polanski pour un film qui a fait l'objet de nominations n'est pas grotesque. C'est moralement difficile à accepter si l'on anticipe sa culpabilité oui mais le défendre [ou plutôt défendre le fait qu'il n'ait pas moins de droits que d'autres] ne veut pas dire que la douleur des victimes de viols et de comportements sexuels inappropriés soit saoulante.

"(...) Vous pouvez nous la décliner sur tous les tons, votre imbécillité de séparation entre l’homme et l’artiste - toutes les victimes de viol d’artistes savent qu’il n’y a pas de division miraculeuse entre le corps violé et le corps créateur. On trimballe ce qu’on est et c’est tout. Venez m’expliquer comment je devrais m’y prendre pour laisser la fille violée devant la porte de mon bureau avant de me mettre à écrire, bande de bouffons". Alors oui, on créé à partir de ce que l'on est et la théorie de l'oeuvre ne vaut que si elle est appliquée uniformément. Bien sur que Béatrice Dalle joue si bien les filles en marge parce qu'elle l'a été, naturellement que le comédien ou le romancier traduit si bien un univers que s'il l'a bien connu, forcément que le lien existe dans la mesure où n'importe qui explique qu'on trouve des mots justes lorsque l'on souffre [la fameuse peine de coeur ou la dépression sont de tels catalyseurs d'inspiration que cela n'est plus à démontrer]. Donc oui, la théorie de l'oeuvre n'est pas recevable si elle l'est pour tous et pas seulement pour Polanski. Dans ces cas là, j'invite Virginie Despentes à exiger que l'on ne pardonne à personne, s'agisse-t-il d'un(e) artsiste génial(e) s'il/elle a fait des choses dégueulasses ... mais complètement, irrévocablement, aveuglément. Que les artistes de droite et de gauche soient soumis à la même règle, de Patrick Font à Charlie Chaplin, de Jared Leto à Klaus Kinski, de Marlon Brando à Charles Trenet, de Kevin Spacey au Marquis de Sade. Y compris Asia Argento ...

Olivier Carbone

"Ce soir du 28 février on n’a pas appris grand-chose qu’on ignorait sur la belle industrie du cinéma français par contre on a appris comment ça se porte, la robe de soirée. A la guerrière. Comme on marche sur des talons hauts : comme si on allait démolir le bâtiment entier, comment on avance le dos droit et la nuque raidie de colère et les épaules ouvertes. La plus belle image en quarante-cinq ans de cérémonie - Adèle Haenel quand elle descend les escaliers pour sortir et qu’elle vous applaudit et désormais on sait comment ça marche, quelqu’un qui se casse et vous dit merde. (...) Ton corps, tes yeux, ton dos, ta voix, tes gestes tout disait : oui on est les connasses, on est les humiliées, oui on n’a qu’à fermer nos gueules et manger vos coups, vous êtes les boss, vous avez le pouvoir et l’arrogance qui va avec mais on ne restera pas assis sans rien dire. Vous n’aurez pas notre respect. On se casse. Faites vos conneries entre vous. Célébrez-vous, humiliez-vous les uns les autres tuez, violez, exploitez, défoncez tout ce qui vous passe sous la main. On se lève et on se casse." C'est finalement là dessus que je la rejoins : si l'on éprouve autant de déphasage avec ce milieu dont on suspecte qu'il entretient un tel rapport de domination et de complicité avec des auteurs de crimes [même Simone de Beauvoir a signé des pétitions en faveur de rapports sexuels avec des moins de 15 ans !], si l'on exècre cet entre-soi consolidé par la CANAL+ toute puissante dans la famille du cinéma et qui permit de perpétuer beaucoup de choses pour satisfaire les copains, si l'on dégueule tant d'hypocrisies destructrice pour la charpente de la personnalité de celles qui ont subi les dérives autoritaires d'un directeur de casting ici ou d'un homme qui avait un peu de pouvoir là ... alors oui, il faut se casser et ne plus venir se salir dans de telles assemblées. Alors oui, il faut laisser les répugnants entre eux et ne pas livrer la moindre parcelle de vertu ou de complaisance ... oui, il faut aller jusqu'au bout et prendre ses responsabilités comme Adèle Haenel l'a fait, seule. En cela, je trouve que les discours moralisateurs depuis vendredi procèdent beaucoup de la posture et, partant, de l'imposture. Si l'on vomit comme moi cette atmosphère lugubre, on n'y va pas, on n'empoche pas plus de 100.000 euros pour faire le clown et rendre la pilule plus digeste. On laisse les tartuffes contempler la longueur de leurs bites et on dit tchao aux patins.

Tto, qui ne regardera plus les César mais qui aimerait aussi qu'on en reste aux principes qui sont la dernière barrière contre le totalitarisme