Mon vieil Alain

Ne réduire la pop élégante française qu'à Etienne Daho, c'est vraiment passer à côté de beaucoup de choses et notamment la discographie d'Alain Chamfort pour lequel j'ai, et j'assume avoir, une considération quasi amoureuse. J'aime ce qu'il est, j'aime ce qu'il chante, j'aime sa musique et surtout j'aime ce qu'il explique.

Je n'ai jamais fait mystère que sa chanson "L'ennemi dans la glace" m'a longtemps résumé parfaitement, jusque dans les moindres recoins au point que cela en était troublant. "Charmant petit monstre" a collé à la peau de Zolimari un jour de tourment, au point là aussi que c'en fut troublant. Oui, j'aime Alain Chamfort, j'aime sa douceur, j'aime ses abîmes desquelles il sort chaque fois plus esquinté mais toujours debout, un peu comme moi et ce qui tombe bien c'est que nous en partageons certaines. En définitive, c'est ce qui me rapproche de Chamfort, sa capacité à me toucher directement, en plein coeur, en faisant surgir des émotions que je prends toujours bien soin d'enfouir bien profond. Après s'être moqué de moi, Zolimari a compris toute la sensibilité de celui que l'on ne peut réduire à la seule "Manureva" tant la densité de ce qu'il chante depuis des années est vertigineuse. Aussi, à chaque fois qu'un album sort, Zolimari me l'offre en savant parfaitement qu'il soulèvera des choses.

"Le désordre des choses" est le dernier album d'Alain Chamfort et, franchement, si tu es passé à côté, tu manques vraiment quelque chose. On y croise dix chansons, toute mélodieuses accompagnées d'un voix fragile parfois chevrotante mais suffisamment pour renforcer la fragilité de celui qui se pose des questions autour de l'attente, de l'existence, du temps qui passe ... toutes ces questions auxquelles personne n'échappe même en bombant le torse. Le dandy Chamfort y ajoute des mélodies étourdissantes qui sentent bon ce que l'on fait de mieux pour rester dans un coin de la tête. Qu'on se le dise, dans cet album comme ailleurs, tout est pop !

"Pape et Poutine, Pipe en full screen, Les saintes comme les salopes, Tout tout est pop".
C'est saisissant à quel point ça tape juste et le refrain enfonce le clou : "Tout est pop, tout passe et puis s’en va, La vie est pop, Tout prend l’eau et on écope, C’est pop".

Au delà de cette photo sur l'époque, le chanteur injustement reconnu pour ce qu'il chante depuis si longtemps traverse les méandres de ses angoisses, de ses névroses au sujet du temps qui passe et aligne les références directes à l'attente, à cette résignation très Baudelairienne du temps qui passe et du sablier qui laisse inexorablement passer un grain de sable à chaque seconde. La voix fragile de  Chamfort continue son oeuvre et s'il n'y avait pas la musique électro juste ce qu'il faut, on basculerait dans le lugubre d'une complainte désespérée. Oui mais voilà, d'une chanson à l'autre, si l'on reste dans le regard un peu désabusé sur l'existence et ceux qui nous entourent, tout change néanmoins et l'on se plait à revenir aux fondamentaux de Chamfort notamment dans "Les salamandres".

L'extrême sensibilité de Chamfort éclabousse tout, comme d'habitude ... des "Microsillons" au "Linoleum", comment rester de glace en écoutant le voyage musical que Chamfort propose "En regardant la mer", en se laissant prendre par l'oreille et en se laissant emporter par le rythme des sifflets de la chanson, comme si l'on se rappelait de quelque chose qu'il avait réussi à toucher, indiscrètement et avec impudeur parce qu'il jette dans cette chanson ce qui nous touche encore. C'est cela la force de Chamfort, avec ses airs de ne pas y toucher, cette voix fluette dont on ne se méfie pas balance des trucs qu'on aurait pu écrire si on avait un quart de dixième de talent.

Oui, qu'on se le dise, j'ai beaucoup aimé cet album à l'ADN intact de Chamfort, qui sonne juste, qui sonne dandy, qui sonne pop et au delà du "Désordre des choses", c'est presque toutes les choses qui sont bien en ordre quand on les pose ainsi, quand on les chante, quand on suscite l'émotion ... "Passe ton doigt sur les microsillons, autour de mes yeux le long de mon front, les entends-tu bien toutes les chansons, que le temps a gravées au plus profond, les entends-tu bien toutes les chansons ? De rides heureuses en fines pattes d'oie, il y a des berceuses sous tes doigts, balades amoureuses, ineffables joies, que les années creusent malgré moi, tu verras avec l'âge tout est sur le visage". Les premières lignes de cet album donnent évidemment le ton ... elles annoncent une introspection qui pourrait paraître douloureuse mais qui se révèle des plus savoureuses malgré le désordre apparent des choses ...

"Passe ton doigt sur les microsillons, autour de mes yeux, le long de mon front , t'en souviendras-tu toutes les chansons que le temps a gravées au plus profond ? T'en souviendras-tu toutes les chansons ? Les chanteras-tu toutes les chansons lorsque la vie m'aura coupé le son ? Les chanteras-tu toutes les chansons ?"
Pas de doute Alain, je ne suis pas prêt d'arrêter de les chanter et nous les chanterons ensemble lors de la prochaine tournée qui débute en octobre.
Comme il le chantait dans "Ce n'est que moi", je ne crains rien. Mais mon vieil Alain, c'est déjà beaucoup.
Tto, totalement conquis et ce n'est pas un hasard