Le coup de pokerC'est le signe que l'ancien monde est de retour ... les manoeuvres politiques sont à l'agenda et Emmanuel Macron est plongé dans les affres du subtil calcul auquel ses prédécesseurs se sont risqués : le bilan d'opportunité d'une décision politique.

Là où l'aléa est faible, c'est qu'il faut prendre une initiative. Le gouvernement Philippe est à bout de souffle et les têtes de gondole de la Macronie sont rincées après trois années de ruades et foucades ayant creusé autant de fossés que d'incompréhension. La faute n'est pas à mettre au cap, mais peut-être à la pédagogie que l'on a trop souvent négligé. Même le Président de la République est pris dans l'aspiration Hollandienne de la parole qui n'imprime plus. Les effets de manche, les circonvolutions rhétoriques et la grandiloquence n'y peuvent plus rien : l'initiative est nécessaire.

Le premier réflexe, comme l'Histoire de la Vème République l'indique, est de changer de Premier Ministre. Edouard Philippe n'a pas démérité mais il est épuisé et s'il est battu le 28 juin prochain au Havre, son sort sera réglé. C'est secrètement ce qu'attend et espère Emmanuel Macron. Gérald Darmanin s'agite [trop, comma Valls et Royal] mais au bal des prétendants, c'est Jean-Yves Le Drian qui tient la corde du meilleur challenger, pour autant que le Président de la République accepte son caractère bougon et sa relative insubordination. Emmanuel Macron souhaite-t-il une cohabitation molle ? Est-il capable de laisser les clefs à une ex-figure de gauche qui endosserait un volant clairement plus social de la dernière partie du quinquennat ? Rien n'est moins sûr, d'autant que personne n'est vraiment capable de savoir où se situe désormais le cap, après que le Covid-19 ait tout balayé jusqu'à l'orthodoxie budgétaire bruxelloise.

Avancer une figure de droite pour prendre la suite d'un Philippe laminé, il n'y aurait plus que Bruno Le Maire mais il ne dispose pas de la capacité de l'actuel Premier Ministre pour rassembler le camp auquel il appartenait jadis et Sarkozy, le conseiller du soir du Président Macron, le hait autant que Dominique de Villepin. Positionner Bruno Le Maire, ce serait envoyer le signal aux Républicains qu'ils ont un espace. Oui mais qui alors ? C'est toujours le même problème : Emmanuel Macron a personnalisé l'exercice du pouvoir, jusqu'à laisser filer l'image de Jupiter, ... tout en ne préparant aucune alternative. Le revers de la médaille, c'est qu'il n'y a pas de plan B comme bouclier.
Il y en a d'autant moins que la majorité parlementaire se fracture, que le Président ne dispose plus de la majorité absolue [jadis l'une des plus fortes jamais réunie depuis 1958], que les couacs se multiplient et qu'il apparaît salvateur que les congés d'été permettent de souffler un peu.

Puisqu'il n'y a personne, puisque la colère gronde depuis deux ans, puisque les milliards ne suffisent pas à éteindre le feu, puisque les incantations populistes de Jean-Luc et Marine sont toutes plus stériles les unes que les autres, que faire pour reprendre malgré tout l'initative ?

Remplacer le Premier Ministre est une évidence mais suffirait-elle ?
Et si l'on retrouvait des vertus, certes incertaines, à l'article 12 de la Constitution du 4 octobre 1958 ?

La dissolution. Ah ... voilà un sacré épouvantail depuis que Jacques Chirac s'est pris les pieds dans le tapis des calculs politiciens en 1997 et s'est, finalement, imposé lui-même pour lui-même une cohabitation qui aura permis, néanmoins, sa réélection mais à quel prix ! Dissoudre, c'est s'exposer avec très peu d'aléa de ne pas disposer d'une majorité parlementaire compte tenu de l'état de confiance du Président dans l'opinion. C'est donc décider de soi-même de se prendre une cohabitation pour deux ans [comme avant]. Cela demeure, comme je l'avais expliqué en son temps avec François Hollande, la possibilité de faire descendre la pression concentrée sur le Président qui redevient l'arbitre, prend de la hauteur et fait faire par l'opposition le sale boulot en un temps restreint. Bien évidemment, cela veut donc dire que l'opposition court à l'échec [comme cela a été le cas à chaque cohabitation].
Sauf que ce jeu là est dangereux et le précédent Chirac tétanise désormais tout calcul de la sorte.

Déjà, dissoudre serait permettre aux Républicains de revenir aux affaires. Macron se ferait une virginité de centre droit voire de centre gauche et la cohabitation serait finalement assez relative. Pourquoi les Républicains ? Parce que le scrutin des législatives leur est évidemment très favorable depuis l'effondrement de la gauche de gouvernement. Pour autant, les Républicains pourraient avoir du mal à trouver une majorité absolue, devant ainsi composer avec des forces d'appoint que pourraient être les troupes de Marine Le Pen.
A elle seule, Marine Le Pen ne serait pas majoritaire et devrait composer aussi ... avec ses meilleurs alliés de l'autre côté de l'échiquier politique ... reproduisant ainsi l'alliance des contraires pas si opposés que cela comme ce fût le cas en Italie avec les fracas et l'impasse que l'on sait.
N'oublions pas la poussée verte qu'il faut prévoir. Yannick Jadot n'en peut plus d'attendre 2022 et verrait dans cette campagne une formidable rampe de lancement. Certes, il ne serait pas majoritaire mais pourrait monnayer cher sa présence à un gouvernement.

Politique fiction ? Oui, probablement parce qu'Emmanuel Macron ne voudra peut-être pas jouer cette carte qui pourrait toutefois consolider ses acquis et ses chances d'être finaliste en 2022. S'il permet l'accession à certaines responsabilités de Marine Le Pen, on dira qu'il a provoqué l'irruption du renard dans la bergerie.
De plus et c'est aussi ce que l'on oublie trop souvent, le parti ayant remporté les élections pourrait ne pas vouloir constituer de gouvernement et ouvrir alors une crise institutionnelle qui ne se résoudrait alors qu'en forçant le Président de la République à écourter son mandat puisqu'il n'aurait alors plus d'autre choix que de convoquer une nouvelles élection présidentielle.

Qu'il s'agisse donc d'une nouvelle incarnation à l'Hôtel Matignon ou d'un coup de balai à l'Assemblée Nationale, la rentrée sera chaude et devra, pour le Président de la République, coïncider avec une initiative forte s'il veut ne pas terminer son mandat dans le chaos et le blocage généralisé avec, au surplus, une situation économique désastreuse et une fièvre populaire redoublant.
C'est maintenant qu'il va falloir trouver les moyens de reprendre la main, et comme au poker, avoir une main ou pas n'est pas le problème, tout l'effet réside dans l'impression que l'on donne pour compenser l'insuffisance de certaines cartes.

Tto, qui voit bien ce qui se trame