C'est au moyen d'une petite carte blanche, avec le nom de son épouse en en-tête, que j'ai reçu une réponse à mes vœux. Tous les ans ou presque, j'envoie obstinément mes voeux à celles et ceux que j'ai croisés et auxquels je souhaite le meilleur pour l'année à venir, en fidélité et pour maintenir un lien que la vie distend parfois.

GDLui, c'est celui avec lequel j'ai travaillé pendant plus de dix ans à la World Company. Toujours en costume trois pièces, toujours ronchon, toujours à la ramener et me dire que les autres sont des cons, toujours à m'expliquer que j'étais un gamin et que j'avais tout à apprendre. Toujours à m'expliquer que le jour où la retraite sonnera, ce sera une petite mort pour lui ...

Quand j'ai quitté la World Company, il a suivi le mouvement à quelques jours près. Nous sommes partis tous les deux, lui pour la retraite, moi pour la Compagnie chérie dont il avait été Directeur Juridique jadis. Je me souviens de sa lettre de recommandation, "incroyable" m'avait dit ceux qui l'avait connu et qui savait à quel point il pouvait être épouvantable. Sauf que moi, il m'aimait bien parce que j'avais compris qu'en me mettant dans tous les sales coups, j'allais bouffer du sable mais j'allais surtout apprendre beaucoup. Et cela n'a pas raté.

Nous nous sommes revus plusieurs fois, la dernière fois il semblait amaigri et diminué à cause d'une jambe. Son embonpoint prononcé ne pouvait présager rien de bon mais voilà, nous avions déjeuné non loin du parking où il gare ses voitures, ses "bébés" qu'il chérissait tant et dont il était si fier de me montrer la puissance lorsqu'il m'embarquait en plein après-midi pour aller faire rugir les pistons des V8 mythiques au sujet desquels il était intarissable.

Lorsque j'ai lu ces mots adressés par son épouse, j'ai eu la gorge serrée. Très serrée même parce que je me souviens de sa mémoire éléphantesque, des histoires à tiroir qu'il aimait me raconter même si c'était pour la huitième fois dans le mois, pourvu que ce fût pour m'expliquer qu'il était très fort et malin. Il n'empêche qu'il m'a montré comment faire pour affronter la tempête, comment prendre l'ascendant sur des montagnes de prétention, comment doucher froid ceux qui s'imaginent la faire à l'envers à ce vieux renard que peu de choses impressionnaient. Oui, je l'avoue : il fut parfois injuste mais c'était la vieille école, celle où l'on humilie pas vraiment mais on teste surtout le seuil de résistance comme un gage de confiance. Cela peut paraître désuet voire inutile mais c'était son logiciel à lui.

Avec le temps, je lui achetais des CD de Verdi dans des éditions improbables que l'on ne trouvait que sur "l'internet", lui qui était réfractaire à toute utilisation du progrès techniques jusqu'à exiger de son assistante qu'elle lui imprima ses e-mails. Alors oui, je lui commandais des téléphones fixes, des extraits d'actes de naissance quand sa mère fut décédée, des livres, des disques ... et il me tenait la jambe le vendredi soir à 17h30 comme pour repousser la perspective du wikende. "Pffff, vous êtes un zozio" m'avait-il dit un jour, ce sobriquet m'étant resté à ses yeux. Nous discutions football, il me racontait ses vacances en Italie dans les années 60, les concerts à Bayreuth dont il gardait un souvenir ému, ses bras de fer avec les syndicalistes chauffés à blanc par l'élection de Mitterrand en 1981. 

J'ai appris l'exigence du mot juste, l'emploi des "Or donc", la répulsion des "Suite à", le souci des phrases parfois assassines qui l'amusaient au point que nous en riions à en pleurer. Derrière son dos, je l'appelais le "Gros Moi Je" quand il me saoulait à faire de l'excès de paternalisme. Je lui faisais même ouvertement la gueule de temps quand il était insupportable et puis, il laissait passer quelques jours puis reparaissait dans mon bureau [qu'il avait voulu plus grand que celui de son autre collaborateur avec lequel il travaillait depuis 20 ans] et me disait "Bon, vous n'en avez pas marre de me faire la gueule ? Vous croyez franchement que j'ai mérité ça ?". Je répondais "Moi ? La gueule ? Y aurait-il une bonne raison à cela ?" et hop, c'était reparti non sans qu'il ait pris la peine de me dire "Qu'est ce que vous êtes chiant quand même ...".

Dire que tout cela est parti dans les oubliettes d'une mémoire défaillante me peine beaucoup voire m'affecte parce qu'indépendamment de tout ce que je viens de raconter, c'était quelqu'un qui m'intéressait même si nous n'étions pas d'accord sur tout et tous. Il était rétrograde et tradi sur des choses qui n'avaient aucun sens. Il adorait conspuer celles et ceux qu'il détestait et je m'amusais à en prendre la défense. En m'amusant un jour, j'avais trouvé le concernant un portrait d'astrologie chinoise qui avait résumé son caractère par "Ne prend jamais de risques inutiles" ...
Oui, ces quelques mots, au sujet d'une personne qui m'a accompagnée pendant dix ans et mis sur la rampe de lancement que je connais si bien, m'ont beaucoup ému. D'ailleurs, comme à chaque fois, j'ai répondu tout de suite ... là aussi par courrier : on ne se refait pas.

Tto, fidèle par nature