2018 - LA PREMIERE FOIS

Déjà publié le 9 janvier 2011

L'avantage avec les cours d'anglais, c'est qu'il faut rejouer les sketchs du bouquin pour que les tournures de phrases et le vocabulaires rentrent un peu ... Et puis, dois-je le confesser, moi ça me plait de jouer devant les autres. D'ailleurs, je crois bien que ma prof d'anglais ne s'y est pas trompée et elle me sollicite davantage que les autres pour cela.

C'est vrai ça ... alors que les autres n'y passent qu'une fois par quinzaine, moi, j'y ai droit au moins deux fois par semaine. Le souci, c'est que ça me force à apprendre et à bosser mon anglais puisqu'il faut bien les apprendre ces sketchs ou scenettes ...

J'ai remarqué un truc ... A chaque fois que je joue mon personnage comme un anglais un peu précieux, la prof explose de rire ... surtout quand je dois téléphoner et que je commence ma tirade par un allo que j'exagère à outrance ... un "eeeeeeeeeeeeeeulowwwwwwwwwwwww" ... Ah ça, je l'ai à chaque fois !

Cette inclination n'ayant donc pas été discrète, c'est certainement pour cela que Madame TIGNON m'a proposé un pari un peu particulier ... J'ai déjà fait toute ma cinquième avec elle et la retrouver en quatrième est loin d'être déplaisant. En plus, je suis vaguement charmeur et ça me plait pas mal. En outre, je crois que le spectacle d'imitations que j'ai commis en fin d'année dernière devant tout le monde a laissé des traces chez elle ...
La pari particulier consiste à monter avec d'autres une pièce de théâtre au cours de l'année, dont la représentation aura lieu au mois de juin. On prend qui je veux m'a-t-elle dit ... Ouais d'accord, mais faut voir la pièce alors ...

"L'anglais, tel qu'on le parle" de Tristan Bernard. Un jeune français enlève une jeune anglaise dont il est amoureux. Les deux jeunes gens descendent à Paris dans un hôtel meublé où vient les relancer le père de la jeune fille qui va essayer de composer avec un interprète anglais de circonstance qui ignore complètement la langue, ce qui donne lieu à des scènes désopilantes. Un seul acte, 30 à 40 minutes de spectacle normalement que l'on va pouvoir étirer d'un bon quart d'heure à force de pitreries et jeux de scène ...

Le casting se boucle autour de moi ... Le rôle le plus périlleux est pour qui ? Bah pour moi ... Je serai le père english jusqu'au bout des ongles, totalement fouf furieux de retrouver sa fille, qui ne pipe pas un mot de français et va se retrouver flanqué d'un interprête qui n'en est pas un et va donc le faire tourner en bourrique ... le tout en anglais [bah oui, pas un vocable de la langue de Molière]. Le pari est osé mais je le relève tout de suite. J'avale la pièce en quelques heures, avec ma prof on bâtit le casting en sollicitant celles et ceux auxquels on pensait ... On arrive à distribuer les rôles et les répétitions commencent au rythme d'une par semaine ...

La mise en scène se cale ... chacun trouve sa place ... la gouvernante est éclatante d'un talent que j'avais soupçonné ...
Madame TIGNON est explosée de rire sur des jeux de scène que je considère quand même appuyés sinon lourdingues des fois, mais faut croire que je dois être comique ... On rajoute de la longueur jusqu'à l'impossible sur la scène de téléphone.

Mais voila ... Aujourd'hui, c'est le grand jour ... On y est arrivé : c'est aujourd'hui, à la faveur de la veille des vacances, que le proviseur du Collège a mis à notre disposition la grande salle de la cantine avec une énorme estrade qui va donc nous servir de scène. C'est avec des grands tableaux et des rideaux qu'on bâtit des coulisses exigües ... et trois représentations nous attendent ... Deux dans l'après-midi et une dernière en soirée pour les parents et amis.

Dommage, on loupera le cours de Bio consacré à la reproduction humaine ... ah la belle affaire de la sexualité déflorée aux adolescents à l'aurore d'un été caliente ... Bah non, ton Tto sera sur scène, en costume, avec une cravate, un chapeau melon, un parapluie, un gilet, une moustache de circonstance, des chaussures cirées comme des miroirs ...

L'avantage de mon rôle ... c'est que je n'arrive qu'après tous les autres, quand l'intrigue a déjà commencé à être installée. C'est confortable on dirait ... sauf que c'est presqu'encore pire au niveau du trac. Bah oui ... la machine est déjà lancée, tu rumines et finalement tu n'as plus aucune marge de manoeuvre pour renoncer, reculer ... tout est trop tard.
A mesure que mon entrée se précise, je ne me souviens plus de rien ... Le trac c'est terrible mais ça fait du bien ! C'est le vertige ... J'entends des rires, la salle n'est pas trop dure ... J'ai chaud, je tremble. C'est un peu fou d'avoir fait tout ça quand même.

Je suis le père réac ... Je ne dois pas avoir la voix qui tremble. English jusqu'au bout des ongles, c'est mon personnage. Je le tiens et on sait tous que ça va aller. Un peu comme si je me défenestrais, j'avance petit à petit ... dans 5 secondes je vais affronter tous les regards. Je dois faire rire des sixièmes et des troisièmes avec un texte tout en anglais sans pour autant faire du Francis Perrin ... OMG, mais dans quelle ornière me suis-je logé ??? Et pourtant, j'adore ...

C'est trop bon cette sensation de danger alors qu'il n'y a rien à craindre de grave. Ce n'est que du bonheur, que du dépassement de soi, que de la satisfaction d'ego pour crier au monde que j'existe, que je vais les faire rire avec mes camarades qui sont déjà clairement en rythme de croisière.
Un dernier regard à Madame TIGNON qui m'a fait confiance en m'embarquant dans ce projet un peu dingue et ... c'est parti.

Les longs et chaleureux applaudissements sont une récompense, la pulpeuse cerise sur ce succulent gateau.
On en mangerait jusqu'à la fin des temps comme un nectar qui ne devrait jamais cesser de couler.
Demain, je reviendrai pour la dernière fois dans ce collège. Mes parents déménageront bientôt mais moi, je vais commencer la prochaine année scolaire ailleurs au prix d'un sévère déchirement. C'est avec cette émotion de celui qui part que j'ai tenu ce rôle, c'est avec cette énergie du départ que je suis monté sur scène. Ce soir, c'est aussi le regard de ma Môman, de mon Pôpa et de mon frère que je vois, plein d'étoiles. Ce soir, c'est enfin mon anniversaire.

Tto, adepte des trois coups