Parfums d'euphorieC'est vrai qu'elle est désarmante ...

Je concède qu'elle remue et qu'elle peut heurter [et pas seulement du fait de la densité de btes ou de fesses qu'on y croise].

Pourtant, je te le dis clairement après l'avoir achevée hier soir : "Euphoria" est vraiment savoureuse. Disponible sur OCS, "Euphoria" raconte, en huit épisodes, qu'après un séjour dans un centre de désintoxication, Rue Bennett fait son retour au lycée. Le jour de la rentrée, elle fait la rencontre de Jules, une jeune adolescente trans, avec qui elle commence à tisser des liens très forts. Les deux jeunes femmes, ainsi que leurs camarades de classes et amis, évoluent dans un univers où la jeunesse n'a presque plus de tabou : les relations amoureuses se défont aussi vite qu'elle se font, les réseaux sociaux sont omniprésents, les névroses et secrets de chacun sont exposés aux yeux de tous et la drogue est facile d'accès. Oui clairement, c'est "trashy" à fond mais c'est "soapisant" aussi au point que l'on s'attache quasi immédiatement sans risquer de tomber dans du misérabilisme ou de la provocation facile consistant à montrer des corps et des sexes [dont certains sont clairement appétissants].

Ça dégage les sinus, oui. Mais pas seulement et il ne faut pas s'arrêter à la scène de vestiaire où Nate est entouré de bites, à la scène où l'un des personnages est ouvertement pédophile, ni aux autres traductions décomplexées de la sexualité des personnages. Il se trouve que le sexe n'est pas un artifice mais un personnage, un élément de leur construction. Et c'est là, précisément, que je trouve la série incroyablement bien faite.

Les excès inhérents à la période adolescente sont présentés de façon à ce qu'on les reçoive en se disant soit "Ouh la la, la jeunesse d'aujourd'hui mais quelle horreur", soit "Ouais bah finalement, y a pas grand chose qui change à part les instruments". J'ai raconté ici à quel point cette série a provoqué une discussion entre Zolimari et moi sur cette divergence d'interprétation ou la réception du message. C'est d'ailleurs à cette occasion que j'ai compris que j'ai vécu quelque chose de plus proche de ce que j'ai vu que lui, avec le recul qui s'en accompagne. Tout ne se résout pas en partouze filmée et mise sur les réseaux sociaux mais cela fait partie d'un risque quotidien aujourd'hui. Pourtant avant, la réputation véhiculait tout un tas de choses et il fallait bien vivre avec les rumeurs et les"histoires" racontées sur le dos des uns et des autres. En cela, j'affirme que rien n'a changé et je me suis retrouvé dans les tourments de ces adolescents [dont certains traits sont forcés pour donner un peu de relief, bien entendu].

"Oui, j'ai rencontré des paumés comme ceux d'Euphoria, j'ai participé à des soirées au moins aussi décadentes, j'ai été perdu autant que certains personnages et j'ai été désespéré autant que ceux qui sont balayés par la vague du spleen qui s'abat sur eux" ai-je confié à Zolimari qui me regardait incrédule. Sans spoiler la fin de la série, l'épisode final d'hier soir me fait réfléchir à telle enseigne que j'ai décidé d'en parler ici aujourd'hui, après avoir passé une partie de la matinée à refaire dans ma tête [et un peu à haute voix] mon parcours. Et s'il ne témoigne pas de certains excès [je ne me suis jamais drogué, je n'ai même jamais fumé une cigarette, et je n'ai jamais été saoul], j'ai croisé néanmoins des violences, du harcèlement, des tentatives de suicide, des râteaux qui font encore mal, des calomnies, des injures, des larmes, des transgressions, des coucheries dont on n'est jamais fier, des manipulations ... que j'en sois l'auteur ou la victime. De ce sel je pourrais nourrir un psychiatre pendant des années en m'inventant des tas de névroses. Au lieu de cela, j'ai choisi de les affronter à mon rythme en décidant que tout cela me construisait. Oh bien sur, j'ai déjà raconté à quel point certains fantômes me rattrapent régulièrement mais en jetant un oeil sur cette période qui va de mes dix ans à mes vingt-cinq ans, des parfums d'euphorie me reviennent parce que j'en ai triomphé.

C'est un fait de dire que l'adolescence est une période compliquée, structurante et destructurante au point que certains n'en réchappent pas. Je fais partie de ceux qui en sont sortis plus forts parce que les tourments avec lesquels j'ai ferraillé ne m'ont pas tué. Ils auraient pu plusieurs fois, j'ai tutoyé la ligne rouge à plusieurs reprises et certaines fréquentations auraient pu me faire arpenter des chemins moins favorables mais j'ai su utiliser ces sacs et ressacs de la vie pour construire un homme aux multiples fêlures, l'homme que je suis aujourd'hui qui est pourtant assez solide et qui sait être une machine de guerre. Cette période adolescente où j'ai beaucoup cherché, où j'ai énormément joué [y compris avec les gens, et souvent les gens plus faibles], où j'ai failli basculer dans les ténèbres, où j'ai pleuré de rire, où j'ai séduit, où j'ai été fort, où je me suis écroulé, où j'ai aimé sans avoir le sentiment du retour, où j'ai été sauvage y compris avec moi-même [surtout quand je me suis juré de me détruire], où j'ai entendu les choses les plus blessantes que j'ai pu entendre de ma vie, où je me suis construit ... je l'aime cette partie de ma vie. Je regrette peut-être certaines choses mais pas tant que cela, même ce qui n'est pas honorable. J'ai surtout le sentiment de l'avoir vécue cette construction de soi, d'avoir touché du doigt tout ce vers quoi je ne retournerai pas. Ces fragrances mériteraient que je les couche sur le papier [ou avec ma voix] à l'instar du fait qu'elles m'ont couché plusieurs fois.

Ce matin, je m'en suis enivré en me rappelant celles et ceux qui ont fait partie de ces instants, de ces troubles, de ces vertiges, de ces tâtonnements, de ces échanges, de ces ruades, de ces apprentissages, de ces déchirures, de ces fractures, de ces jouissances, de ces orgasmes, de ces contemplations, bref de ces ... euphories.

Tto, euphorisé