best ofPUBLIE LE 24 OCTOBRE 2006

Depuis tout petit, on n’avait cessé de me dire que ma grand-mère lui avait appris à coudre. Elle avait si bien appris qu’elle y avait pris un goût certain et une expertise telle qu’elle en fera son métier par la suite.

Un mois avant, j’étais passé la voir pour dîner et je lui avais apporté un de mes costumes dont j’avais déchiré la poche à l’occasion d’une furieuse montée d’escalier. En fait, j’avais bondi sans m’apercevoir que ma poche était prise dans la rampe de l’escalier. Résultat inéluctable : chkkkkkrirrkkk ! ! ! Et un costume, un !

Ma tante, que j’aimais voir souvent parce qu’une complicité évidente nous unissait et traversait les générations nous séparant, m’avait dit qu’il fallait que je lui amène ce fichu costume et qu’elle verrait ce qu’elle pouvait y faire. J’avais retenu cette offre … j’adorais ce costume !

Devant l’ampleur des dégâts, elle m’avait confié que j’y étais allé de bon cœur et que tout rendre invisible était impossible. Toutefois, elle voyait quelque chose à tenter pour que cela ne se voit pratiquement pas.

Le dîner fut excellent. Je me souviens encore du dessert : quelques fraises noyées dans du marasquin saupoudrées d’un petit peu de sucre. Autant vous l’avouer, je ne peux plus manger de fraises sans y penser. L’alliage du parfum de ces fraises précoces (on était début avril après tout) avec le goût lointain et distillé de cette cerise de Trieste … voilà qui vous approche un peu plus du divin et vous autorise à demander que le temps suspende son implacable vol.

Nous étions resté tard comme à chaque fois. Nous avions beaucoup parlé des uns et des autres sur lesquels nous tombions souvent d’accord. J’avais poussé la discussion jusqu’à savoir comment elle vivait les récentes initiatives procédurales sur lesquelles je l’avais conseillée. Tranquillisée, elle l’était assurément.

Elle m’avait promis de me passer un coup de fil quand mon costard serait prêt. Je l’avais rassurée sur l’urgence de tout ça … J’avais de quoi m’habiller d’ici là, elle avait le temps.

Trois semaines après, elle m’appela un jeudi soir pour me dire que je pouvais passer le prendre. Je lui proposais de passer la chercher pour dîner dehors, au restaurant. Je ne la sentais pas enthousiaste.
- Tu sais, je suis un peu fatiguée et j’ai surtout beaucoup de travail
- Ben, c’est pas un problème ma tante. Tu me dis quand je peux passer.
- Quand tu veux mon grand, mais préviens-moi un peu avant pour que je m’organise et que …
- Naturellement. Ecoute, on dit que je passe en fin de semaine prochaine. Vendredi soir prochain, c’est bon ?
- Parfait.
- Vers 20 h ?
- Aucun souci. Je t’embrasse.

Je ne suis jamais passé ce vendredi soir à 20h.

Quatre jours après cette conversation, j’arrivais au travail vers 9h40. Mon téléphone sonna. Je reconnus la voix de mon père, grave et ténébreuse mais aussi douce et prévenante presque mielleuse. Je déteste cette voix là parce qu’elle n’est annonciatrice que de mauvaises nouvelles.
- Oui, c’est ton père.
- Oui, qu’est ce qu’il y a ?
- Ben voilà, il faut que tu saches que ta tante est décédée.
- …
- C’était hier, elle s’est écroulée sur le quai de la gare de métro en rentrant chez elle.
- …
- Allo ?
- Oui, oui, je suis là.
- Bon ben voilà. Ta mère veut t’appeler pour te demander quelques trucs mais là, elle est partie chez ta marraine. Elle est dans tous ses états. C’était sa sœur aînée.
- Très bien. A plus tard.

Ma mère m’a rapporté ce fameux costume. Effectivement, tout était fini. La déchirure ne se voit que si vous savez où elle se trouve. D’ailleurs, vous aurez du mal à la voir, je n’ai pas réussi à le remettre ce costume. Il reste dans ma penderie, il témoigne de son savoir-faire. Il m’émeut aux larmes à chaque fois que je le vois. Il est ce qui me relie encore à ma tante, chaque fil tiré et cousu sur cette poche me déchire le cœur et m’anéantit. Je l’aimais, chaque jour elle me manque.