La convergence des incandescencesSi tu n'es pas inquiet, j'avoue me demander comment tu fais.

L'année 2023 se termine donc avec des étoiles de David taguées sur des murs de la capitale, des expéditions punitives montées par l'extrême droite pour venger un crime dont on ne sait rien, des images épouvantables qui font passer la barbarie pour une potion un peu aigre, des discours dont l'ambiguïté le dispute à la forfaiture ... on voudrait faire grossir la tempête de la sédition ou de la fracture que l'on ne s'y prendrait pas autrement, a fortiori quand l'Argentine élit un fou furieux et lorsque les Pays-Bas positionnent en tête de l'élection législative un fasciste qui plaît tant à Marine Le Pen.

C'est donc cela le nouveau monde ? Celui des partis pris qui ne reposent sur rien d'autre que la haine viscérale de l'altérité, celui du renversement des valeurs qui pourrait à nouveau porter Trump aux responsabilités, celui de la négation d'un humanisme qu'on assimile désormais à la lâcheté, celui du conflit permanent pourvu qu'il y ait de la reprise, celui du dévoiement d'organes de presse jadis respectables mais qui se vautrent à présent dans une posture désinhibée pulvérisant les carricatures que l'on pouvait faire d'eux naguère. 

Je suis retombé sur ce que j'écrivais il y a quatre ans ... "S'il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare." Cette citation d'Hanna Arendt dit beaucoup de choses et pas encore assez de choses de l'effroi qui est le mien de voir s'écrouler le monde auquel je crois, celui du vivre ensemble dont je prophétisais en 2016 qu'il était le seul pari à gagner dans les années à venir. Nous l'avons perdu et seuls les hommes et les femmes de bonne volonté constituent l'unique recours, la mince digue contre la fureur des extrêmes et des autres. Que Ciotti [qui, en corse, veut dire "petit" ... le hasard n'existe pas] emprunte sans vergogne les mots du Rassemblement National est abyssal. Que Bardella soit pris de convulsions mettant à mal la dédiabolisation dit tout. Que Mélenchon et ses décérébrés continuent de jeter de l'essence sur les braises ne peut plus signifier autre chose qu'une convergence.

C'est bien cela qui peut légitimement inquiéter : la convergence. Voilà des gens dont on nous dit que tout les sépare sur le papier, alors que tout les rassemble, qu'ils épousent le but mortifère de faire vaciller les institutions, le ciment social ou que sais-je encore par pur intérêt. On me dira qu'il s'agit d'un accès de fièvre qui finira bien par retomber ... oui, aussi certainement que tomberont les dépouilles de ceux dont on aura décidé qu'ils seront les symboles expiatoires d'une colère que l'on décrète légitime, que l'on infère juste alors que rien n'accrédite le propos. Au moment où le monde assiste pétrifié à la résurgence de conflits matérialisant les antagonismes de blocs, où les discours de rupture se concurrencent les uns et les autres, où les images de corps sans vie sont balayées sur l'autel d'une justice qui procède davantage de la loi du talion que d'une primauté du droit, où est l'espoir ? Où est l'alternative à cet embrasement généralisé au sein duquel les passions s'entrechoquent dans une ivresse déresponsabilisante et mortelle ? 
Je ne crois pas à l'accès de fièvre, je vois surtout l'incandescence et les brasiers, le fascisme devenu norme et la sauvagerie. Où sont les valeurs ? Où est le tact ? Où est ce qui élève face à ce qui contraint ?

Je m'abstiens d'écrire sur l'actualité depuis plusieurs semaines alors que les doigts me brûlent quand j'entends ce que mes oreilles me rapportent, ou que je vois ce que mes yeux incrédules saisissent. La négation du droit, c'est la porte ouverte à la violence, l'arbitraire et la sauvagerie. Aujourd'hui, la mort de certains est jugée acceptable dans un camp comme dans l'autre, comme une péripétie de l'Histoire. Je ne m'y résous pas, je n'appartiens pas à ce monde là, je n'en veux pas. Je répugne les enfantillages qui procèdent du défouloir ou de l'île aux plaisirs de Pinocchio. On sait comment cela se finit : une bonne claque.

Tto, résolument inquiet