Traquenard

Le chemin est étroit ...
En fait, s'exprimer actuellement sur ce qui se passe en Israël et dans les territoires occupés mérite de peser chacun des mots, chacun des angles, chacun des arguments. Je ne prétends pas être exempt de maladresses.

Toutefois, l'emploi quasi réflexe du vocabulaire de la Seconde Guerre Mondiale, le torrent de haine sur les réseaux sociaux contre les palestiniens ou les juifs, le bombage de torse pour essayer d'attirer la lumière ... tout cela ne mène qu'à une chose : rendre l'issue impossible tant on ajoute de l'émotion [qui s'éloigne du rationnel] comme de l'essence sur une flamme. Evidemment, tout s'embrase ...

"Pogrom" ai-je lu à propos des attaques du Hamas contre les juifs en Israël ... les mots ont un sens et même les esprits les plus mesurés se vautrent dans des raccourcis qui méconnaissent le sens des mots. Non, les attaques de samedi ne procédaient pas de la logique des pogroms.

L'amalgame rapide sur à peu près tout est mortifère et augure du pire ... on confond tout et son contraire, autorisant même un parti de souche antisémite de se faire applaudir à l'Assemblée Nationale parce que les mots de la posture sonnent juste. Voilà où nous en sommes. Je ne conteste pas à Marine Le Pen le droit d'être indignée et de souffrir, comme tous ceux qui ont une once d'humanité, à la lumière des événements de samedi dernier, je constate simplement que des postures font bouger des plaques tectoniques un peu trop vite pour que cela soit rassurant. De l'autre côté, je ne vois plus rien d'autre que la pénombre à chaque fois que Bompard et Panot tentent de s'exprimer [je ne parle pas d'Obono, autrice du fameux communiqué de samedi dernier]. Rien de surprenant pour ma part mais réveil douloureux pour ceux qui croyaient, peut-être de bonne-foi, en eux. Du coup, Mélenchon croit utile de conspuer le capitalisme pour éviter la polémique et faire diversion, comme un aveu délétère d'une ambiguïté lancinante et léthale. Forcément, François Ruffin n'a pas de mal à tirer son épingle du jeu, comme Fabien Roussel. Ce faisant, l'extrême gauche fait le vide autour d'elle, respectabilise les faucons de Bardella et pulvérise toute perspective d'union de la gauche. On peut se gausser de lui mais François Hollande dit obstinément la même chose depuis 2015 à ce sujet ...

Alors, comment sortir de ce traquenard qui voit les fanatismes convulser pour exister, balancer toutes les fausses rumeurs possibles et imaginables, gangrener les esprits et rendre les perspectives impossibles sinon celle de verser encore davantage de sang au prix d'une cruauté sans limite. Sur l'autel des ambitions personnelles et des calculs politiques, ce sont des femmes et des enfants que l'on tue, c'est une génération d'hommes et de femmes, juifs ou arabes, que l'on fauche. Le cynisme est devenu leur seul point commun. Certains appellent à la guerre sainte totale, d'autres se prévalent de la loi du Talion et l'humanité est passée par dessus bord. En fait, au delà du cynisme, l'autre point commun est d'adopter la philosophie des terroristes qui ont mis le feu aux poudres samedi : nier l'humanité d'enfants, de femmes et d'hommes. Que le gouvernement israélien ait encouragé la radicalisation adverse [et pas unanime] ne justifie pas que l'on tue plus de 1.200 civils en quelques jours. Que la cause palestinienne soit à régler exige de ne pas confondre celle-ci avec l'agenda politique de groupes terroristes ou de partis d'extrême-droite israéliens. Ceux qui conspuent les "arabes" en mettant tout le monde dans le même sac font le jeu de ceux qui expliquent qu'il faut anéantir Israël, ce que la charte de l'Organisation de Libération de la Palestine n'exige même plus depuis des années !

Le tsunami de violence s'abat sur les côtes déjà ravagées d'une cohabitation réputée impossible, pour laquelle, pourtant, des accords de paix furent signés en 1993. A l'heure où l'on applaudit les partis extrémistes de tous côtés alors qu'il serait plus intelligent de remettre de la nuance et de la mesure même si la douleur actuelle rend la chose périlleuse, l'avenir est bien sombre et je participe de ceux qui se disent qu'ils ne verront peut-être jamais ce qui se passe sur la vignette de ce billet autrement qu'au moyen d'une mise en scène. Je ne suis ni juif, ni arabe. Je suis simplement un citoyen du monde et je vis sur la même planète que d'autres juifs et d'autres arabes. Je me sens concerné par ce que les uns et les autres vivent et je me désespère de ce que je lis, de ce que j'entends, de ce que je vois, de ce qui se profile. 
Dans tous ceux qui sont déjà morts, ceux qui vont mourir, combien auraient pu apporter ce supplément d'âme qui nous manque ? Combien auraient pu trouver des solutions ? Combien auraient pu rendre à l'humanité ses attributs la singularisant du règne animal ? Ce jeune musulman ou ce jeune israélien fauchés par la mort auraient pu construire, dépasser les antagonismes historiques desquels on les a fait prisonniers ... Tant d'autres peuples y sont parvenus, nonobstant le fiel religieux. Seulement voilà, il faut d'abord que le sang coule, que les passions se déchainent, que l'humanité s'efface devant l'ivresse de la haine ... oui, il faut que le temps passe emportant avec lui un cortège de dépouilles sacrifiées à des intérêts qui ne valent pas les corps livrés en offrande.

Je m'abstiens donc de répondre aux messages que je vois passer, considérant que le temps passera plus vite ainsi plutôt que de remettre un jeton mortifère dans une machine qui ne l'est pas moins. Le côté obscur de jeunes gens naguère si solaires laisse perplexe et être philosophe en la matière n'équivaut pas à la compromission. Le piège est de rentrer dans l'antagonisme. Je persiste à vouloir trouver une issue, un peu de lumière dans le crépuscule et les ténèbres. Ceux qui ne le souhaitent pas trouveront toujours une bonne raison, plus ou moins artificieuse, d'habiller l'injustifiable au prix de démonstrations qui ne vaudront jamais la nécessité d'en sortir. La mort d'un homme, d'une femme, d'un enfant ou d'une personne âgée sera toujours de trop à mes yeux, qu'importe qu'il porte une kippa, un keffieh ou que sais-je encore.

Tto, qui a tellement de peine