Asymétrie des blocsS'il est toujours dangereux de procéder à des parallèles historiques, toujours plus incertains quand on traite d'actualité chaude, il est néanmoins une chose évidente : les attaques perpétrées sur le sol israélien depuis samedi matin ont le goût de celles qu'ont connu les parisiens en 2015 au mois de novembre, mutatis mutandis.

Et tout tient dans le "mutatis mutandis" dont les latinistes apprécieront la pertinence tant les hypothèses de départ divergent et tant le contexte est particulier à chaque événement.

Néanmoins, depuis samedi, une chose est commune : le sentiment d'être passé à autre chose, l'abîme s'ouvrant sur les suites incertaines et l'effroi de ce qui vient. Au delà du sort des otages et des représailles contre la population civile palestinienne, c'est un point de vue géostratégique que j'adopte pour ne pas rentrer dans le choc des passions de deux camps irréconciliables depuis 1948. D'ailleurs, tu auras noté le caractère polysémique du titre de ce billet ...

Chiites et sunnites dans le monde musulman.L'attaque contre l'Etat d'Israël intervient au moment où l'Etat juif normalisait ses relations avec l'Arabie Saoudite, ennemi juré de l'Iran. On ne peut envisager la question palestinienne sans la remettre en perspective de la lutte fratricide chiites/sunnites. La scission des deux courants de l’islam remonte à la mort du prophète Mahomet, en 632, quand se pose alors la question du successeur le plus légitime pour diriger la communauté des croyants. Les futurs chiites désignent Ali, gendre et fils spirituel de Mahomet, au nom des liens du sang. Les futurs sunnites désignent Abou Bakr, un homme ordinaire, compagnon de toujours de Mahomet, au nom du retour aux traditions tribales. Quand Israël se rapproche des sunnites pour isoler davantage son ennemi irréductible iranien, les chiites y voient une hostilité dont il fallait être bien naïf pour l'ignorer à mesure qu'on plaidait pour une détente dans le Golfe Persique.

L'attaque contre Israël intervient exactement et au jour près 50 ans après le déclenchement de la Guerre du Kippour au cours de laquelle l'Egypte et la Syrie décidèrent d'attaquer l'Etat israélien, tant dans le Sinaï que sur le plateau du Golan. L'impréparation des forces israéliennes fut patente et le sort du conflit qui dura 19 jours mit en présence les deux blocs qui soutinrent chacun leur camp ... 30.000 morts au total à la clef. Il ne faut jamais évacuer d'un revers de la main les symboles aussi parfaits que cet anniversaire ci. C'est d'autant plus certain que l'impréparation israélienne se répète, le Premier Ministre israélien ayant postulé que les forces du Hamas soutenues par l'Iran n'attaqueraient pas par voie terrestre ... ce qu'ils ont, notamment, pourtant fait. La défaillance de l'Etat, de ses forces spéciales et de ses services de renseignement sont éclatants et laissent perplexe quand on se remémore les grands discours sécuritaires proférés lors de la dernière campagne électorale israélienne, funeste à tous points de vue. 

Les événements de ces dernières heures sont aussi un enjeu de politique intérieure pour Israël, au moment où le gouvernement d'alliance droite/extrême droite peine à tous points de vue et pas seulement s'agissant de la réforme controversée de la justice. Le Premier Ministre, coincé de toutes parts, essayait de se donner de l'air en fracturant chiites et sunnites pour mieux s'allier les seconds contre les premiers. C'était jouer avec le feu et rendre un mauvais service à ses nouveaux soutiens de circonstance, aussi incertains que son allié Ben-Gvir, ministre mal nommé de la sécurité intérieure. Si Netanhayou va gagner du temps au nom de la nécessaire union nationale pour combattre l'ennemi [la guerre cimente toujours mais les vases cèdent d'autant plus fort à l'endroit des fissures], les lendemains seront terribles pour une société israélienne à qui l'on offre jamais autre chose que du sang et des larmes comme s'il s'agissait d'une fatalité. Au surplus, Netanhayou n'ignore pas que le sujet n'est évidemment pas réductible à un enjeu de politique intérieure, à la pulvérisation des accords d'Oslo de 1992 ou encore à une conquête de territoires entre Israël et la Palestine dont la promesse d'un état n'a pas fait florès depuis 1948 nonobstant les résolutions de l'ONU ou les promesses toutes plus ambigües les unes que les autres.

Oui, l'attaque de samedi matin et les exactions qui s'en suivent depuis sont à recadrer dans le théâtre plus global d'un ordre mondial qui confine au chaos. On n'attaque pas Israël simplement pour célébrer le demi-siècle de la Guerre du Kippour. On l'attaque aussi parce que le conflit ukrainien s'enlise, parce que les faucons américains sont de sortie et que la plus grande démocratie du monde plonge dans les eaux troubles d'une campagne électorale pestilentielle. On l'attaque tout autant parce la somme des efforts mis à la charge des américains est insoutenable et que des choix devront être faits. On craque l'allumette parce que l'on n'a jamais rien fait de mieux pour déborder son ennemi que de le fixer à un ou deux endroits. En l'occurrence, l'Ukraine est au statu-quo malgré les rodomontades de Zelensky et le fait que ce conflit a servi de révélateur de nouveaux blocs au sein desquels s'alignent les Etats-Unis avec ses alliés traditionnels et l'Europe d'un côté, puis la Russie, la Chine et beaucoup d'autres de l'autre côté. La nouvelle partition en blocs est claire, elle se décline aussi sur la terre promise d'Israël où l'Iran agit comme un fantassin des intérêts russes et chinois, ces derniers voyant ainsi l'horizon s'éclaircir sur Taïwan puisque le géant américain ne pourra mobiliser autant de forces qu'il le fait à chaque fois. Ajoutons à cela le désengagement brutal de la France en Afrique, l'alignement des intérêts des futures puissances démographiques que sont l'Inde ou encore la Turquie, et la crise économique résultant de l'instabilité d'un monde que la mondialisation n'avait pas intégrée ... tout y est.

Comme dans un redoutable scenario d'un James Bond de bonne facture, le précipice est proche alors que montent les antagonismes renforcés par des partis d'extrême-droite qui administrent le venin factice de la protection des frontières et du nationalisme comme remède alors que c'est injecter du poison à celui qui demande un médicament. L'Histoire ne se répète pas mais elle emprunte souvent des chemins déjà pavés. Les compromissions justifiées par l'ambition personnelle n'ont jamais fait les grandes pages des récits nationaux. A l'heure où l'humanité affronte certainement son défi le plus infranchissable avec le déchaînement des éléments naturels en réaction à l'inconséquence des civilisations, les peuples sont convenus d'une chose : faciliter le déclin en évacuant toute issue concordataire, trop de sujets n'ayant jamais été traités. Le conflit ukrainien en est un exemple flagrant : en mettant en lumière l'incapacité des occidentaux à démontrer le fait qu'ils dirigent encore l'ordre du monde, ils ont donné le signal de ce que tout est possible, jusqu'à permettre à un dictateur nord coréen de se croire plus important qu'il ne l'est. Tout est possible et tout est symbole. Les bombes démographiques sont à fragmentation, les murs que certains experts prophétisent se rapprochent [l'économie chinoise va bientôt s'effondrer par exemple] et le parapluie auquel tout le Monde s'était habitué entre dans une phase de telles turbulences que plus rien n'est à exclure, même pas la dictature aux relents nazis dont certains se gaussaient en lisant "The Man in the High Castle" de Philip K.Dick.

Les idéaux ayant bercé d'illusions ne sont plus à l'agenda et l'on serait bien inspirés d'écouter davantage celles et ceux qui s'extraient du fanatisme ou de l'aveuglement partisan. Ces choses là sont un peu trop compliquées pour les laisser à de tels apprentis sorciers. C'est hélas pourtant bien ce que nous faisons tous ...

Tto, qui se dit que cela tourne au vinaigre