2022 - REVE PARTY

La maison était lumineuse, on pourrait même dire que le temps était estival à bien regarder les tenues de ceux qui s'y trouvaient.

Au départ, j'ai cru la reconnaitre ... comme une impression de déjà-vu mais sans pouvoir être affirmatif. Et puis, surtout, il y a bien une chose qui ne collait pas : que faisaient là tous ces enfants, dont il semblait bien qu'il fussent chez eux à voir leur comportements. Une femme a paru, sans que je ne puisse la reconnaître. Vinrent ensuite une fille, deux garçons dans la force de la vingtaine ... tout le monde parlait d'argent, de considération totalement déconnectées de la vie normale de celles et ceux qui vivent normalement comme on dit. Non là, on parlait de fortune, on parlait de caprices, on parlait comme on fait dans des sphères qui ne sont pas celles des classes populaires. Petit à petit, au gré des indices glanés ici et là, j'essayais d'isoler à peu près cet environnement si familier et pourtant si inconnu. Une sorte de famille où seules étaient miennes certains éléments comme des meubles, des pièces, des noms ... et pourtant, je ne connaissais personne même si tout le monde semblait savoir qui j'étais.

Tandis que les échanges se multipliaient dans cette fratrie dont on m'annonçait qu'elle n'était pas complète, j’aperçus une silhouette au loin. Revenant du jardin, l'homme se rapprocha à la vitesse d'un homme âgé mais encore gaillard. Le poids des années étant indiscutable, je me surpris à me demander si je ne faisais pas erreur à mesure qu'il avançait vers moi. Ses enfants échangeaient avec lui au loin, avec une évidente habitude ce qui me plongeait encore plus dans le doute ou le désarroi parce que je ne parvenais à comprendre pourquoi on était dans une maison que je connaissais avec des gens que je ne connaissais pas et qui, manifestement, y vivaient depuis toujours.

L'homme approchant, je parvins à distinguer les traits de son visage. La stupeur s’empara de moi quand je réussis à le reconnaître : c'était mon grand-père paternel. Oui, un peu plus dégarni que dans mes souvenirs ou que sur les photos mais voilà quelqu'un qui me faisait face et que je n'avais pas vu depuis quarante ans. Et pour cause, il est décédé en février 1982. Là, il était devant moi, le teint halé, les yeux identiques ... et ses enfants l'appelaient bien par son prénom, Bobby.
Face à ma réaction, il entama le dialogue avec moi, me confirmant qu'il me reconnaissait puisque j'étais son petit fils, le premier. Du coup, je ne comprenais plus rien puisqu'au rang de ses enfants, je ne voyais pas mon père. Au delà du réel, lorsque j'avais interrogé les autres m'ayant expliqué qu'il manquait quelqu'un en leur demandant confirmation du fait qu'il s'agissait bien de mon père, ce qu'ils avaient infirmé. C'était du délire ...

Quelques instants après, j'étais avec mon grand-père sous un arbre. La scène n'était pas inédite puisque j'allais dans son jardin quand j'étais petit et que nous nous y retrouvions régulièrement. D'ailleurs, j'avais réussi à réchapper du trépas en me cognant la tête dans une ruche mais c'est une autre histoire. Là, après que je l'ai reconnu, nous étions en train de ... il était plutôt en train de m'expliquer : en fait, il n'était pas mort en 1982. Ma grand-mère étant décédée trois semaines plus tôt, il avait choisi de s'évanouir en simulant sa mort. Par la suite, il avait refait sa vie, ce qui expliquait que la femme qui vivait manifestement avec lui n'était pas ma grand-mère, ce qui permettait de comprendre aussi que toute cette progéniture m'était inconnue ais qu'elle puisse être la sienne. Forcément, le nom était commun, quelques traits aussi mais rien d'autre parce qu'en fait, Bobby avait refait sa vie et plutôt copieusement puisque j'avais réussi à comprendre qu'il y avait cinq enfants. Au surplus, il n'avait pas été à rien faire puisqu'il avait accumulé un important patrimoine mais au moment où il me parlait, il aspirait à profiter de jours heureux.

Au delà de la sidération, j'étais surtout ahuri qu'il me reconnaisse puisque, pour moi, il avait fermé les yeux alors que je n'avais que six ans. J'avais donc changé ... mais non, il m'avait reconnu. Et pourquoi avait-il alors abandonner mon père et sa sœur ? Pourquoi nous avait-il sacrifiés pour refaire sa vie ? Je n'ai pas eu de réponse mais il m'a tout de même pris la tête entre ses mains et m'a dit "Je vais t'aider mon petit, tu seras toujours mon premier petit fils."

Retournant vers la maison sans lui, je compris que tout le monde était au fait de la chose, que tout le monde savait qu'il avait eu une vie avant eux, que tout le monde s'attendait bien un jour que surgisse cette page tournée dans le chapitre de leur quotidien. Entrecoupé par des réveils, j'essayais de m'y retrouver et de composer avec un tel coup de théâtre qui, une fois encore, changeait toute ma vie. N'y tenant plus, j'invitais ma mère à partager ce secret. N'y croyant pas, elle accepta de me suivre et nous nous cachâmes derrière un buisson du jardin tandis que Bobby évoluait au fond. Il taillait des arbustes et je décidais de retourner à sa rencontre comme pour me prouver que je n'avais pas rêvé. Il se retourna, m'avisa et je vis ses sourcils se lever : "Ahhhh, mon petit Tto, comme cela me fait plaisir de te revoir !" s'écria-t-il. Étant dans le champ de vue de ma mère, son visage baigné de soleil permettait tout à fait de le reconnaitre. Ma mère se releva, je la rejoignis sous le regard de Bobby et elle s'écria : "Oh mon Dieu, c'est lui, mais oui c'est vraiment lui !"

Et là, je me suis réveillé ...

Tto, épuisé par sa nuit