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Cela se passe en 2022 et l'affaire fait grand bruit en cette journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste : un conseil scolaire du Tennessee a voté pour retirer le roman graphique “Maus”, lauréat du prix Pulitzer, d’un programme d’arts du langage en huitième année en raison de préoccupations concernant le blasphème et une image de nudité féminine dans sa représentation des juifs polonais qui ont survécu à l’Holocauste. La décision procède d'un vote intervenu le 10 janvier 2022 par le conseil scolaire du comté de McMinn.

Si Art Spiegelman [l'auteur] a subodoré qu’il soupçonnait que les membres du conseil étaient moins motivés par quelques jurons légers que par le sujet du livre, qui raconte l’histoire de ses parents juifs dans les camps de concentration nazis, le meurtre de masse d’autres juifs par les nazis, le suicide de sa mère alors qu’il n’avait que 20 ans et sa relation avec son père. L’image du livre qui a suscité des objections de la part du conseil est celle de sa mère.

On rappellera, à titre liminaire, que le Tennessee est une terre conservatrice puisque l'état a été remporté par tous les candidats républicains à la présidence depuis 2000, Donald Trump ayant même remporté le comté de McMinn en 2020 avec près de 80 % des suffrages exprimés.

Alors s'agit-il d'une nouvelle affaire de "cancel culture", d'une évidente bêtise inexcusable ou d'un symptôme supplémentaire de bascule dans un monde ténébreux ? “Maus” dépeint les juifs comme des souris et les chats sont des allemands nazis qui, de plus, ont zêlé à brûler des livres pendant leur exercice du pouvoir. 

Comment en est-on arrivé là ? Pour cela, il faut aller voir ce qu'il s'est passé le 10 janvier dernier et donc d'aller voir ce qu'il s'est dit au cours de cette réunion funeste où l'on arrive à interdire un livre unanimement reconnu comme étant très pédagogique et de nature à retourner le ventre.
Le procès-verbal de la réunion du 10 janvier du conseil scolaire McMinn montre que le directeur de l’école, Lee Parkison, a ouvert la session en expliquant  que le livre présente un langage grossier et répréhensible et qu'au regard des valeurs du comté, l'émotion a justifié que plusieurs personnes s'en émeuvent auprès de lui. Après avoir consulté un avocat, Parkison a déclaré "nous avons décidé que la meilleure façon de corriger ou de gérer le langage de ce livre était de le caviarder". Rien de moins que l'autodafé.

"Considérant le droit d’auteur, nous avons décidé de le caviarder pour nous débarrasser des huit jurons et de l’image de la femme à laquelle on s’opposait”, a poursuivi le directeur d'école sans écouter les objections précisément relatives au droit de l'auteur et à l'intégrité de son ouvrage. C'est alors qu'un pestilentiel festival a commencé, arguant que les écoles n'ont pas besoin de tels ouvrages, que "Cela montre des gens suspendus, ça les montre en train de tuer des enfants, pourquoi le système éducatif promeut-il ce genre de choses, ce n’est ni sage ni sain” aux termes du procès-verbal relayé par la presse. A cela, Julie Goodin, une directrice adjointe, a répondu en disant "Je peux parler d’histoire, j’étais professeur d’histoire et il n’y a rien de joli dans l’Holocauste et pour moi, c’était une excellente façon de dépeindre une période horrible de l’histoire." On respire ... "Monsieur. Spiegelman a fait de son mieux pour représenter sa mère décédée et nous sommes à près de 80 ans de cela. C’est dur pour cette génération, ces enfants qui ne connaissent même pas le 11 septembre 2001, ils ne sont même pas nés !" a-t-elle ajouté avant de conclure étrangement "Pour moi, c’était sa façon de faire passer le message. Les mots sont-ils répréhensibles ? Oui, il n’y a personne qui pense qu’ils ne le sont pas, mais en enlevant la première partie, cela ne change pas le sens de ce qu’il essaie de représenter et de protéger." Et patatra ...

"Je comprends qu’à la télévision et peut-être à la maison, ces enfants entendent pire, mais nous parlons de choses que si un élève descendait dans le couloir et disait cela, notre politique disciplinaire dit qu’ils peuvent être disciplinés, et à juste titre. Et nous enseignons cela et allons à l’encontre de la politique ?" a conclut le directeur, la réunion s'achevant par un vote à l'unanimité des dix membres [certains expliquant ne pas se souvenir avoir voté d'ailleurs] du conseil pour retirer "Maus" du programme de huitième année.

Dans un pays où tuer quelqu'un est d'une facilité déconcertante compte tenu de la licence à posséder une arme, on met donc en équivalence la rudesse du langage [déjà certainement très édulcorée par rapport à la réalité] prêté aux victimes de l'Holocauste avec un code de conne conduite d'une école. Comme si cela était comparable, comme si les niaiseries que les enfants trouvent à la télévision ou sur leurs téléphones portables n'étaient pas plus dangereuses que des mots ou des images de femme nue.
"Maus" n'est pas un livre sacré, comme ne le sont pas les œuvres sur lesquelles une nouvelle censure s'exerce. Le seul souci est le procédé d'autodafé qui consiste à se donner bonne conscience en édulcorant une œuvre qui témoigne d'une époque, d'une émotion ou de faits ... même d'un point de vue. L'aseptisation visant à mettre en conformité les choses avec la seule boussole des valeurs modernes dont la fugacité n'est plus à démontrer et dont on aura confortablement fait le tri est une horreur qui revient à procéder à l'image des régimes autoritaires qui adorent nettoyer la mémoire des uns et des autres au motif que ce qui existerait encore serait inconvenant ... ou irait à l'encontre de principes figurant dans des règlements intérieurs.

Une telle concordance de cette censure avec la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste gratte un peu beaucoup et résonne bizarrement dans une époque où l'on fait de la présence de nains dans un film sur Blanche-Neige un sujet de controverse. Là, le sujet est plus grave : on efface un témoignage reconnu pour sa pertinence et son caractère pédagogique relatif à l'une des périodes les plus sombres de l'Histoire récente.

Tto, qui s'effraie de la bascule des esprits