2020 - EDITTOEn écoutant depuis plusieurs jours, un thème revient de tous côtés et à tout bout de champs, l'absolu. Si Kundera avait formalisé l'insoutenable légèreté de l'être, l'époque est donc à l'absolu du même être dont on trouve toujours matière à rappeler qu'il devrait prévaloir sur tout et tous, y compris l'absolu d'autrui dont on a de la peine à accepter qu'il soit au moins équivalent.

C'est le propre des moments d'hystérisation comme celui que nous vivons depuis une bonne dizaine d'années que de s'emparer de l'absolu pour le monter au pinacle et en faire la boussole de toute opinion, de toute considération y compris sur des sujets vis à vis desquels on ne dispose d'aucune spécialité. Cette tendance à l’ultracrépidarianisme [terme qui permet aux journalistes paresseux de trouver matière à faire de la ligne, en fournissant ce faisant une démonstration par l'exemple de ce dont il retourne] est devenue monnaie courante puisqu'après avoir eu 65 millions de sélectionneurs de l'équipe de France, nous pouvons être fiers de compter autant d'infectiologues, de virologues et de médecins capables d'expliquer sans vergogne ce que la science ignore encore. Mais ce n'est pas grave, l'essentiel étant de se comporter comme un papillon devant un projecteur, ivre de lumière pour avoir le sentiment de ne pas mourir. Et c'est dans cet esprit que je me souviens avoir eu un échange il y a quelques semaines au sujet de la liberté d'expression dont j'ai alors appris qu'elle était absolue. Un peu comme la liberté d'aller et venir, comme le droit de grève et je ne sais quel autre fantasme entretenu par une gauche libertaire à tendance anarchique qui récupère certains concepts pour les assaisonner selon ses propres intérêts au mépris de toute rigueur juridique.  Ah ça oui, le mythe de l'être suprême a encore de beaux restes nonobstant le fait qu'il fit perdre à Robespierre sa tête puisqu'il permit d'installer une tyrannie.

En effet, tout absolutisme conduit à la tyrannie n'en déplaise aux Che Guevara des vaccins, aux opprimés de la dictature Macronnienne, aux idéalistes militant(e)s qui décident que l'idéal doit s'imposer en dépit des principes et équilibres et qu'importe si cela rend les choses encore pires y compris pour celles et ceux dont on a pris alibi pour cela. Oui, les antivaccins, les opposants politiques tendance Zemmour comme l'ultra gauche, les féministes radicalisées et autres courants identitaires n'ont jamais de fatigue à gifler ceux qui ont l'outrecuidance d'objecter avec leurs absolus créés sui-generis au motif que ce serait l'argument ultime. C'est oublier bien vite que la démocratie dont ils se réclament, pour imparfaite qu'elle soit, est un système politique qui procède de l'équilibre et des contre-pouvoirs, ce qui la rend alors assez incompatible avec le concept même d'absolu. Soyons clair : aucun droit individuel n'est absolu et pas même le droit de propriété qui est pourtant l'un des droits individuels les plus étendus juridiquement parlant. Tous les droits s'exercent dans le cadre des lois et règlements qui les régissent, précisément pour en limiter l'abus lié à l'absolu proclamé.

Dès lors, la liberté d'expression alléguée par les chroniqueurs et baveux de CNews qui feignent de geindre que l'on ne peut plus rien dire, par les nazillons déversant des tonnes d'immondices sur les réseaux sociaux, par les menteurs professionnels, par les idiots du village et par tant d'autres n'est pas absolue et c'est très bien ainsi : elle est encadrée par la sanction de la diffamation, la diffusion de fausses informations auprès du public et même l'injure publique. cela ne signifie pas que l'on ne puisse plus rien dire, c'est même le contraire qui se produit puisqu'on n'a jamais eu autant d'éditorialistes ultracrépidariens, de philosophes imbibés de théories savamment sélectionnées pour ne pas embraser ce qui les dérange ou de représentants de causes plus ou moins obscures se targuant de représenter des minorités. Ce n'est pas l'addition des minorités qui créé une majorité, ce ne sont pas la conjonction des fonds de commerce de bavardage qui cimentent une société non plus. Pourtant, les chaînes dites d'information continue, des réseaux sociaux et des estrades ne désemplissent pas ... comme autant de témoignage de ce que la liberté d'expression est loin d'être bâillonnée voire même que son exercice est peu comparable à celui que l'on rencontre dans de bonnes dictatures même populaires.
Qu'on le veuille ou non, il en va de même pour la liberté de manifestation, la liberté de conscience [qui ne peut justifier qu'on nie les crimes contre l'humanité perpétrés lors de la Seconde Guerre Mondiale], la liberté d'éducation parentale [qui n'autorise pas à agir de façon incestueuse], ou que sais-je encore.

C'est donc en écoutant l'accablante Laure Adler, s'abriter derrière l'absolu de certaines causes pour en justifier le caractère non limitatif que la lumière m'est venue [et dire que la lumière vint de Laure Adler est déjà un fait suffisamment remarquable pour être souligné]. Dès lors qu'on assène l'absolu comme la justification de ce qu'il n'y a pas de débat entendable, on bascule systématiquement et irrévocablement dans la tyrannie qu'on le veuille ou non, que l'on se drape ou non dans les principes ou les habits toujours mal taillés de grands démocrates. On m'objectera que dire cela est tout autant absolu mais ce serait purement rhétorique et bien inefficace, voire piteux.
D'ailleurs, à l'occasion de ce propos, j'en profite pour dire que ceux qui croient utile de faire des parallèles avec les années 30 seraient également inspirés d'aller voire quels ressorts ont permis d'arriver à la Terreur pendant laquelle Maximilien de Robespierre fit du zèle au nom de concepts absolus comme celui de l'Être suprême. Oui oui, l'Histoire a parfois tendance à avoir le hoquet mais heureusement, on sait bien qu'elle ne se répète pas.

Absolument Tto