2020 - LA PREMIERE FOISJe m'en souviens, c'était le 19 décembre 2021, j'étais sous la douche et d'un coup, cela m'a sauté aux yeux. Je suis normal.

Loin de moi l'idée saugrenue d'imaginer que je n'appartenais pas à la majorité de mes contemporains, que j'en sois supérieur en je ne sais quelle matière nio en vertu de quel critère mais c'est probablement l'inverse auquel je m'étais habitué. Depuis, l'idée de ce billet a trotté dans ma tête au point qu'il m'aura fallu si longtemps pour l'écrire que sa publication en est tardive dans la journée du dimanche.

Oui normal ... mais que faut-il entendre par "normal" parce que j'ai deux bras, deux jambes comme beaucoup d'autres mais c'est précisément pas cette norme là que je vise puisque j'englobe aussi ceux qui n'ont pas deux bras ou deux jambes ou qui seraient cryptorchides [qui n'auraient donc qu'une seule testicule]. Oui la normalité est ailleurs et elle m'a sauté aux yeux tandis que l'eau se baladait sur mon corps perclu de douleurs propres à mes 46 ans, pas réveillé donc encore plus mal habile que d'ordinaire.

Il m'aura fallu du temps pour arriver à ce constat : certes, je suis un homme qui en aime un autre au point de l'avoir épousé, au point de me livrer à des jeux sexuels propres à cette configuration ce qui ne fait pas de moi le plus balan qui soit même si je suis loin d'être une exception. Je suis aussi un salarié qui va d'urgences à d'autres priorités, qui est flingué par la crise sanitaire et les cinquante années de crise économique que trimballe ce pays et qui justifie qu'on lui demande de s'adapter et de se remettre en question tout le temps sinon la sanction serait de risquer le déclassement, la marginalisation, l'invisibilité. Oui, je suis aussi sujet à cette pression sociale et elle a beaucoup de prise sur moi.

Je suis aussi marié devant le banquier bien avant que l'état civil suive une telle réalité et j'ai ma dose de crédits sur le dos. J'ai aussi un mari qui aspire à ce que nous ayons une maison, un jardin, que nous allions aux Maldives avant que cela ne disparaisse de la surface du globe. Je me souviens être sorti de la douche, avoir croisé mon image sur ce grand miroir à droite et m'être regardé tout déformé par l'usure du temps et surtout l'excès de calories dont je ne parviens pas à maîtriser le flux. Outre l'horreur que la vision m'insipire, je me souviens avoir soupiré en me disant que ça aussi, c'est pareil ... c'est comme tout le monde.

Sont alors venues plein d'autres pensées, comme un tsunami de petits flashs qui mis bout à bout m'ont plongé dans mes pensées. Regarder d'autres garçons qui s'exposent, bah oui c'est normal. Ne plus avoir envie de subir, ça aussi c'est normal. N'avoir rien de plus que les autres, c'est tout aussi normal. Alterner entre envies et répulsions au sujet de tout ce que la vie envoie sans beaucoup de ménagements, là encore c'est normal. Observer les cheveux blancs progresser tandis que la barbe a capitulé depuis longtemps en simili de vitligo, c'est presque banal donc assez normal. Trouver que la vie que j'ai aujourd'hui est certes perfectible mais que ce n'est pas si mal, c'est encore très normal même si ce n'est pas la majorité non plus. Je pourrais t'en faire la liste toute la nuit.

La question n'est finalement pas la liste mais le sentiment. Depuis très longtemps, j'avais considéré que je n'étais pas normal et profondément en marge. J'habillais cela avec un détachement que nombre de contempteurs raccourcissent en de la suffisance, de l'ego voire même de la prétention. A l'intérieur de moi, cela provoquait une envie quasi mécanique de déplacer des montagnes, de démontrer à l'excès que je n'étais pas le raté que j'ai souvent pensé être et de mériter ce que les uns et les autres faisaient pour moi en ce compris d'éventuels présents [souviens-toi, j'ai un problème quasi définitif avec le fait de recevoir des cadeaux]. Oui, être brillant [encore que cela ne veuille rien dire tant il est aisé de subjuguer à crédit de la crédulité des autres ... j'avoue à certains égards être assez fort à ce jeu là, pour mieux reconnaître ceux qui le font aussi] est presque devenu une drogue, un réflexe, une dose nécessaire pour soulager cette angoisse de ne pas être comme tous les autres. Sauf que si je suis normal [comprendre comme tout le monde, pas vraiment différent ni singulier], pourquoi faudrait-il que je démontre tout le temps ? Pourquoi convaincre ?

J'ai la vie d'un homme de 46 ans qui vit en France en 2022. J'ai moins de problèmes que beaucoup de gens mais ceux avec lesquels je vis ne sont pas non plus si différents que cela de ceux que d'autres cotoient voire même apprivoisent. Sauf que eux ont choisi de ne pas se laisser bouffer par ces conneries, par ce besoin d'exister comme l'image déraisonnable qu'ils ont d'eux-mêmes les y obligeraient, par cette injonction quasi martiale de ne pas mériter ou d'avoir à acheter sa place dans le cercle dont on serait toujours le passager clandestin. Le syndrome de l'imposteur a la peau dure mais en sortant de ma douche, je lui en ai mis une bonne demi-douzaine dans les dents en me disant que si je suis un imposteur qui devrait en faire tellement plus pour compenser ce défaut de qualité, nous sommes alors légion ... de sorte que je suis donc assez normal. Bah tu vois, lecteur, ça fait du bien que de se dire ça.

Tto, blogueur normal mais très singulier quand même