Et toiC'est une discussion anodine entre quelqu'un et son chef qui a eu lieu mardi soir et c'est au détour de cette discussion qu'elle m'a poignardée. Oh pas dans le mauvais sens, elle m'a juste pris de court.

Nous discutions de tout un tas de choses sur les relations dans mon équipe, sur le fait que nous travaillons dans une organisation qui ne démontre pas vraiment son aptitude à écouter et considérer beaucoup les uns et les autres. En cela, elle m'a fait observer que je tranche beaucoup et que cela se voit de plus en plus. Lui ayant rappelé les principes fondamentaux de toute relation avec moi et ma façon de fonctionner qu'elle connait bien puisque nous nous connaissons depuis plus de dix ans malgré le fait qu'elle ne m'a rejoint que très récemment, elle a témoigné du fait que c'était vraiment agréable d'évoluer dans un tel environnement avec moi qui joue les barrières et qui donne de la sérénité là où l'on en trouve peu, trop peu. Ces lauriers étant distribués, elle m'a demandé si ce n'était pas trop lourd et si je me plaisais dans mon job aujourd'hui. J'ai, bien évidemment, esquivé la question en lui rappelant que si l'équilibre permet aussi de faire passer à mon équipe des éléments d'inconfort parfois, le but est surtout que je leur permette de travailler confortablement. Et là, elle m'a dit ...

"Oui, c'est formidable mais toi, parfois, on sait que c'est dur et que tu prends beaucoup sur toi. Si toi tu es là pour nous dès qu'on a un truc qui ne va pas, toi, qui est là pour toi ? Toi, y a qui pour t'écouter ?"

J'ai fait le choix de ne pas parler directement de ma vie, de mes soucis ou de tout ce qui me travaille avec d'autres que mon adjoint [et encore, je suis sibyllin]. Tout le monde sait seulement que j'ai quelqu'un dans ma vie et tout le monde sait aussi à qui je dois faire face tous les jours. Aussi, je vois bien les regards emplis de doutes, de crainte que je ne lâche, de perplexité ... et c'est vrai que mon coach m'avait dit qu'il fallait que je m'ouvre davantage à mon équipe pour que l'on partage et que je leur donne du grain à moudre. Je le fais de façon parcimonieuse, trop.

Surtout, derrière la question qui m'a été posée, l'abîme s'est ouverte parce que je me suis rendu compte, en dénombrant celles et ceux qui peuvent m'écouter, qu'il n'est nul besoin de lever tous les doigts d'une main pour en faire l'appel. Autrement dit et comme le constat est fait régulièrement, je cultive des relations asymétriques en clamant haut et fort que je ne crois qu'aux relations équilibrées. Forcément, tôt ou tard, ça casse.

Oh ce n'est pas qu'on ne me supplie pas de m'ouvrir [de moins en moins cela dit], c'est surtout qu'avec le temps j'ai fini par décourager toute initiative en la matière ... même Zolimari rame et m'alerte quand il constate que je gère tout seul dans mon coin pour ne pas le surcharger davantage et que donc, je l'exclus d'un sujet. C'est un défaut mais c'est aussi ma force que de reproduire ce qui s'est passé quand j'avais dix ans : quand mon père est parti et a abandonné sa famille, j'ai pris, par la force des choses, le rôle du capitaine et j'ai conduit le radeau qui n'était même pas celui de la méduse alors que la tempête était monstrueuse. De cela, j'ai conservé une force épuisante de tout prendre pour moi et de gérer mes problèmes tout seul, parce que ce jour là, j'ai compris que je ne pouvais compter que sur moi-même [sans refuser pour autant d'aller solliciter certaines et certains mais en actionnant seul les recours considérés]. Quand tu as été lâché par quelqu'un qui ne doit pas se permettre une telle licence, tu apprends très vite qu'à la fin de la journée, la meilleure sécurité est de ne compter que sur soi. Avec le temps, j'ai appris à identifier les éventuels recours vers lesquels aller si la charge devait être trop lourde.

"Et toi, qui t'écoute Tto ?" est bien une question piège. Je parle beaucoup, j'ai le contact facile nonobstant ma timidité maladive mais au fond, Zolimari a une vague idée de ce qui me tourmente parce que je ne m'autorise pas à tout partager avec lui. Ô certes, en période de crise, il se prend un torrent d'informations qui le rend incrédule devant l'ampleur du désastre. Pourtant, il n'y a pas lieu de se lamenter : pas d'inquiétude à l'horizon, je gère. C'est même ce que tout le monde a compris puisqu'au moindre problème, les uns et les autres viennent me demander de l'aide. Et tu sais quoi ? Je suis toujours disponible parce qu'au fond, cela me distrait du casse-tête monstrueux qui est le mien au sujet duquel je doute qu'une solution existe au point que je ne la cherche plus. En plus, avec tout ce que j'ai traversé, j'ai généralement la solution à toutes les questions ...

Tto, Fort Knox