2018 - PARTIES POLITIQUESMais pourquoi diable n'en parler que si peu ? C'est un peu la question qui m'a été adressée la semaine dernière à l'occasion du dernier édiTto. Alors que c'est l'éléphant dans le magasin de porcelaine, pourquoi mépriser un sujet d'une telle importance ? Parce que justement, le sujet ne le mérite pas et qu'il procède de plusieurs ressorts justifiant qu'il soit finalement assez inutile d'e parler du matin au soir comme chez Fogiel pourtant drapé dans sa déontologie à géométrie variable.

Oui, déjà un postulat : nonobstant les lauriers dressés par des sondeurs irresponsables qui testent tout jusqu'au n'importe quoi et auréolent donc Eric Zemmour de 11% d'intentions de vote, j'incline à penser qu'il n'ira pas et qu'in fine, il ne sera pas candidat à la Présidence de la République. Du peu que j'écoute son discours, cela me semble assez limpide d'ailleurs : il entend se soustraire au carcan institutionnel de ladite République.

Par ailleurs et comme chacun le comprendra, le fonds de commerce qu'il s'est créé avec l'aide de Laurent Ruquier, de RTL, de Vincent Bolloré, de Charles Gave et des maurrassiens en quête d'un second souffle depuis que la dynastie Le Pen les a laissés tomber est plutôt prospère. La source se tarirait avec n'importe quelle aventure électorale. 

Au surplus et ce n'est pas une mince affaire, Zemmour n'a pas d'autre programme que de sonner le tocsin d'un grand remplacement qui revient comme une antienne tous les quarante ans sur la scène politique. Il est donc la marionnette made in 2021 du concept faisandé du "c'était tellement mieux avant" auquel il convient toujours d'ajouter l'astérisque nécessaire de ce que cela ne vaut que pour les classes bourgeoises supérieures très occupées à faire leurs choux gras d'une lutte des classes ancestrale. Venir dire que Zemmour connait les problèmes du peuple français et en est proche est une ineptie que l'on relève finalement trop peu mais qui habille le discours sur l'insécurité et le fait que certaines lignes de transports en commun sont un voyage dans des "enclaves" étrangères à l'intérieur même du pays. Le talent de Zemmour est qu'il déverse tout cela comme une logorrhée dont le torrent est si fort qu'il est quasi-impossible d'en rectifier toutes les inexactitudes. Au surplus, l'homme est un rhéteur et connait la ficelle : balancer une petite bombe totémique pour mieux faire passer le reste tandis que l'attention est dissipée. L'affligeante Léa Salamé s'est faite avoir avec les prénoms, laissant Zemmour expliquer qu'il faudrait carrément revenir sur les fondements de l'état de droit et les préambules constitutionnels de 1946 et 1958 [faisant référence, tout de même, à la Déclaration des droits de l'Homme en les incluant dans les références constitutionnelles] tandis que la matinalière d'Inter s'étouffait avec des concepts de débaptisation qu'il n'avait même pas prononcés.

A l'instar de Donald Trump, Zemmour présente toutes les caractéristiques de la chose créée ex-nihilo par des journalistes paresseux qui voient là une source d'audience confortable voire inédite pour certaines antennes. A l'instar de Donald Trump, Zemmour s'arrange avec tout ce qui le dérange en travestissant les réalités, inventant des chiffres pseudo-scientifiques dont la trace n'existe pas et, lorsqu'il est confronté à ses propres mensonges, il conteste avec aplomb malgré l'évidence, jure que c'est histoire d'interprétation alors que ce n'est pas le cas ou encore feint d'être tellement outré qu'il indique autoritairement ne pas vouloir répondre. Ou alors et c'est ce qu'il fit dans sa dernière intervention que j'ai suivie, il ponctue d'un magistral "M'enfin, on est la France quand même !" qui renvoie à toute la faiblesse intellectuelle du phénomène : nous sommes dans un fantasme idéalisé d'une puissance décatie et altérée par deux guerres mondiales et un nouvel alignement des intérêts stratégiques qui ne passe plus par l'Europe en général et encore moins par la France en particulier.

Forcément, renvoyer Zemmour à ses outrances au sujet du régime de Vichy, de son antiféminisme, de sa détestation des actions militantes LGBT ou anti-racistes est nécessaire mais pas suffisante. En cela, le pêché consistant à lui ouvrir grands les plateaux, les micros et les objectifs de caméra revient à donner une allumette à un pyromane pour ensuite d'étonner que le feu ait pris. Mais les journalistes et médias, qui retrouvent en la matière le bon client qu'ils avaient perdu depuis le retrait de Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie, ne sont pas les seuls responsables. Parce qu'il n'y a pas de Zemmour, il n'y a que des preuves de Maurras. Il n'y a finalement qu'un faisceau d'opinions qui appartiennent à un vieux courant de pensée : le mouvement maurassien dont la fascination royaliste, contre-révolutionnaire, anti-dreyfusarde, antisémite, antimaçonnique et xénophobe est consubstantielle. En cela, Zemmour s'inscrit dans une récusation de la Révolution française comme première pierre d'une décadence que seul Napoléon aura jugulé [le dernier grand homme d'Etat selon Zemmour, c'est Napoléon puisque même chez De Gaulle, il fait son marché pour ne préférer que les positions post-conflit mondial ayant pour objet d'anéantir les communistes]. Comme tous les maurrassiens, Zemmour a chevillée au corps la primauté de la classe dirigeante qui détient le capital et inféode un peuple devant ses intérêts. Sa critique des élites consiste donc simplement à exiger le remplacement des cosmopolites et égalitaristes universels dont il vomit le projet.

En cela et si les journalistes feignants ou les personnes qui débattent avec lui comme pour mesurer leur virilité prenaient le temps de revenir aux fondamentaux maurrassiens, cela mettrait sous un nouveau jour le discours soi-disant nouveau et dépoussiérant d'un Zemmour qui ne fait que réactiver des concepts certes centenaires mais qui n'ont jamais prospéré [autrement que pendant le régime de Vichy] bien que la petite musique entonnée par Eric Zemmour consiste à dire que De Gaulle, et donc les fondamentaux du gaullisme, procèdent d'une convergence de vue avec Maurras sur nombre de points, la divergence apparaissant quand De Gaulle s'écarta de Pétain, ce que Maurras ne lui pardonnera pas. Bien que se réclamant du gaullisme pur et originel, Zemmour en profite pour attaquer la statue non pas du commandeur mais du général, histoire d'achever la droite parlementaire qui suit aveuglément son agenda.

Malgré tout cela et les vents porteurs, oui je le pense : Eric Zemmour n'ira probablement pas au bout, préférant plus confortablement s'habiller des tuniques du "je vous l'avais bien dit" qu'il peut sortir à toutes occasions et pour à peu près tout, nonobstant le fait qu'il dit tout et son contraire dans un galimatias saoulant. En plus, il part très tôt [ce qui n'est pas gage de succès] et les 500 signatures seront difficiles à réunir. Cependant, je suis d'accord avec lui sur un point : pourquoi s'offusquer de la sorte aujourd'hui alors que Jacques Chirac en 1990 ne présentait pas autre chose dans le programme du RPR ?  On m'objecte à cela que l'époque a changé, ce dont je conviens mais beaucoup seraient bien inspirés de relire une telle matière ...

Tto, pas si perplexe que ça devant un tel vacarme