LA SEINE ETAIT DE SANG

Tout ira mieux disait-elle dans son français approximatif et teinté de cet accent florentin qui ne la quitterait jamais. Maintenant que Margot et cet Henri, plus occupé à se saouler avec les siens que d'arpenter les coursives du Louvre, étaient mariés, la France ne pouvait plus se livrer aux jeux destructeurs de la guerre civile qui la rongeait depuis près de dix années.

Loin d'être simple, ce mariage était néanmoins une pierre dans le jardin de ceux qui luttaient contre les desseins de la reine Catherine de Médicis. Son fils, le roi Charles IX, suivait docilement les plans de la régente qui n'avouait pas son rôle quotidien. Qu'elle choisisse de battre le pavé des routes de France pour donner à la population l'image d'un régime qui tient un royaume qui se déchirent quasi quotidiennement, il s'exécute et s'éloigne de Paris pendant de longs mois sinon des années ... la veuve d'Henri II a un sens politique certain. Oui mais voilà, cela ne suffit pas et Paris est menacée par les protestants avec Coligny à leur tête ... de sorte que le roi est contraint d'en sortir avec la paix de Saint Germain en Laye signée en 1570, une sorte de traité de coexistence pacifique. Pour éviter une guerre d'usure qui condamnerait tout le monde, Catherine a choisi de reprendre l'initiative et donc provoqué ce mariage pour que cessent les rivalités et que le royaume soit à nouveau uni. Oui mais voilà, entre le papier et la réalité, la marge est énorme.

L'effervescence des noces se dissipant peu à peu, Paris retourne à sa tâche même si le mécontentement perdure. Il faut dire que tant de huguenots dans les rues de la si catholique capitale, il y a de quoi électriser n'importe qui pour n'importe quoi. Au surplus, la météo est lourde, ce qui ne fait qu'en rajouter à l'ambiance suffoquente d'un affrontement pas encore palpable entre les deux factions prêtes à en découdre, puisque le mariage n'a rien arrangé. 

L'arrivée de Gaspard de Coligny au conseil du roi n'a pas arrangé les choses non plus. 
En 1562, lorsque la guerre éclata entre le parti protestant et le parti catholique, Coligny s'engagea aux côtés du prince de Condé. Éprouvant des difficultés à entretenir une armée, il négocia une aide financière avec la reine d'Angleterre, Elizabeth Ière, et fut amené à lui céder le port du Havre par le Traité d'Hampton Court. Cet acte de haute trahison consistant en la livraison d'une place d'importance aux ennemis héréditaires de la France restera une tâche dans les faits d'arme de l'ambitieux Coligny dont la famille avait servi François Ier. A Dreux, il participa à la bataille qui marqua la défaite de l'armée protestante face à l'armée royale. En 1563, on l'accusa d'avoir commandité l'assassinat du duc de Guise par Poltrot de Méré, étant rappelé que l'assassinat du duc sous les murs d'Orléans permit d'ouvrir quelques années de paix. La paix permit à Coligny, avec l'autorisation de Charles IX, d'établir en 1562 avec le capitaine huguenot Jean Ribault une colonie en Floride avec 150 de ses coreligionnaires. Las, la Floride française sera réduite à néant en 1565 forçant la France à abandonner cette position. 
Puisque les affrontements reprirent en 1567, Coligny quitta la cour avec Condé pour se réfugier en Bourgogne, puis à La Rochelle ... jusqu'à fomenter la "surprise de Meaux" qui avait pour but de se saisir du roi Charles IX et de la reine-mère. Plus tard, il accumula les défaites à Jarnac en 1569 où Condé fut assassiné, à Poitiers, à Moncontour où il fut défait par le duc d'Anjou, futur Henri III. S'étant enfui vers le sud avec ses troupes, il rejoignit l'armée des "vicomtes" en Languedoc. Il put alors reprendre l'initiative, leva des troupes, pilla les villages catholiques, prit Saint-Étienne, remporta la victoire d'Arnay-le-Duc et remonta en 1570 jusqu'à La Charité-sur-Loire, menaçant ainsi Paris. Avec la Paix de Saint Germain en Laye, le conseil du roi lui ouvrit ses portes en 1571 et Coligny chercha alors à rentrer dans les bonnes grâces du roi, qui l'avait pourtant condamné à mort et fait confisquer ses biens. La haine des catholiques de la cour ne cessa guère et son influence sur le roi resta limitée : Œuvrant pour la cause protestante, il prit fait et cause pour les Pays-Bas, soumis à la répression des espagnols catholiques, et milita pour une intervention française contre les Habsbourg. Catherine de Médicis y vit une tentative de renforcement du protestantisme et s’y opposa fortement. 

Fichier:Assassinat de l'amiral de Coligny.jpg — WikipédiaReprenant une vie plus apaisée, il se remarie en 1571 avec Jacqueline de Montbel d’Entremont, veuve du comte du Bouchage. Oui mais, pour passer outre l'opposition du conseil du roi au sujet des Pays-Bas, Coligny recrute de troupes pour combattre, le geste étant considéré comme un geste de désobéissance frontale, ne laissant plus d'autre choix que de régler le problème. Le 22 août 1572 au sortir d’une partie de jeu de paume où il est entraîné par le roi, Coligny est blessé par un coup de feu tiré par Maurevert à la sortie du Louvre. Ramené chez lui, rue de Béthisy - aujourd’hui rue de Rivoli - ses amis le pressent de quitter Paris pour sa survie, il oppose alors sa confiance dans la parole du roi, le souci de ne pas l’offenser et son refus de risquer de provoquer une nouvelle vague d'affrontements.

L'Amiral s’en tire avec l'index de la main droite arraché et le bras gauche labouré par une balle qui y reste fichée. Très rapidement, la nouvelle fait le tour des cercles protestants de la capitale et les soupçons s’orientent vers des proches des Guise avec la complicité de la reine-mère, Catherine de Médicis. Les fantasmes vont bon train même si, aujourd'hui encore, on ignore qui était derrière cet attentat.

Les Guise sont les suspects les plus probables : véritables meneurs du parti catholique, ils disposent d'un mobile quasi évident et qui consiste à se venger la mort du duc François de Guise, assassiné neuf ans auparavant, sur l'ordre de Coligny croient-ils. De plus, le coup de feu sur Coligny est tiré depuis une maison appartenant à un de leurs familiers.

Ferdinand Alvare de Tolède, duc d'Albe, gouverneur des Pays-Bas au nom du roi d'Espagne Philippe II n'est pas le dernier qui aurait eu intérêt à supprimer Coligny. Parce que l'Amiral projetait d'intervenir militairement aux Pays-Bas pour libérer du joug espagnol les protestants, c'était l'occasion de casser l'alliance contractée avec la maison de Nassau. D'ailleurs, au mois de juin 1572, Coligny avait envoyé clandestinement des troupes au secours des protestants de Mons, assiégés par le duc d'Albe. Le mariage d'Henri de Navarre et de Marguerite de Valois aurait permis à Coligny de déclencher la guerre contre l'Espagne afin de renforcer l'union entre catholiques et protestants français. Pour les espagnols, Coligny est l'ennemi numéro 1. Oui mais la correspondance de l'ambassadeur espagnol en France, du duc d'Albe ou de Philippe II ne permet pas de prouver l'implication de la couronne espagnole dans l'attentat contre le chef huguenot. Au contraire, l'ambassadeur estime dans ses dépêches que la présence de l'amiral aux côtés de Charles IX constitue plutôt un frein à la guerre ouverte aux Pays-Bas.

Dernière suspecte, Catherine de Médicis aurait pris peur de l'influence trop importante de Coligny sur le roi. Charles IX en aurait même fait son favori en l'appelant familièrement "mon père". Jalouse et terrifiée par la perspective d'une guerre contre les Pays-Bas, elle aurait commandité l'attentat ... sauf que cela ne colle pas avec les efforts déployés quelques heures plus tôt pour la paix intérieure et la tranquillité de l'État au moyen d'un mariage que tout le monde vomissait. 

Ou alors, c'est un acte isolé de la mouvance guisarde ...

Quoi qu'il en soit, ce 22 août 1572, il n'en faut pas plus pour que Paris s'enflamme à nouveau. Le chef de file des protestants est blessé même si ce n'est pas mortellement, le symbole est terrible. Voilà donc l'étincelle dont on ignore encore à cette heure qu'elle va tout enflammer ... dans quelques heures, la folie meurtrière va tout dévaster et tandis que résonnent les pendules du Palais du Louvre où les conseillers s'affairent pour étudier la meilleure façon de réagir, le calme des rues n'est que d'apparence. La torpeur de cette fin de mois d'août 1572 n'est que le prélude d'une tempête dévastatrice. Si certains espèrent encore que cela ne ruinera pas les apparences et sourires courtois du mariage d'il y a seulement quatre jours, d'autres ont déjà compris que le métronome des pendules du Palais n'est qu'un compte-à-rebours lugubre dont chaque tic-tac rassure encore parce qu'il signifie que l'apocalypse n'a pas encore débuté. 

En ce mardi 22 août 1572, la Seine coule paisiblement ... comme un havre de fraicheur dans cette ambiance infernale où la chaleur le dispute à la lourdeur.

A suivre