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C'est d'un petit village qu'il s'agit comme on en croise encore beaucoup en France, un village qui ressemble à l'image que l'on se fait de la ruralité profonde. Pas besoin d'aller dans la Creuse ou s'enfermer dans une contrée reculée ... c'est dans un village des Deux-Sèvres que j'ai conservé beaucoup de souvenirs, plus ou moins heureux, c'est dans ce village que j'ai passé beaucoup de temps quand j'étais petit pendant les vacances.

C'est dans ce village que mon grand-père et ma grand-mère sont venus s'installer au début des années 1970, pour leur retraite, fuyant ainsi la région parisienne et Châtenay-Malabry [là où quasiment toute la génération à laquelle j'appartiens dans l'arbre généalogique est née]. C'est dans ce village où le soleil tape si dur, où les pierres racontent tant l'usure du temps qui passe, où les bruits et murmures passés charrient des légendes et des fantômes. C'est dans ce village que se trouve encore la maison de mes grands parents, celle que ma grand-mère ne connaîtra pas une année complète puisqu'elle décédera avant que mes parents se marient et que je ne naisse. C'est dans cette maison que résonnent encore des rires, des cris, des moments de joie, des colères ... la vie de famille donc.

Autour de cette maison, je connais tout et tous. J'ai pédalé comme un dingue en faisant du vélo au mépris du danger parfois mais que peut-il arriver dans des chemins si reculés que même les bouchers et épiciers ambulants ne passent désormais plus ? Dans ce village, le café a fermé depuis plus de 35 ans, l'école n'est plus ouverte que pour les consultations électorales et j'ai vu, peu à peu les gens mourir et disparaitre au gré de l'écoulement inexorable du temps. Enfant puis adolescent, j'ai connu beaucoup de choses au point que le village, c'était un peu mon territoire. Je savais me faufiler partout, je pourrais même t'en faire encore la carte de tête tellement les pierres et les chemins savent que j'y ai existé. 

Parce que j'ai toujours aimé écouter les vieilles dames et les vieux messieurs, j'ai écouté leurs histoires d'un temps révolu, j'ai goûté de l'atmosphère aujourd'hui partie d'un village où l'on voyait passer les vaches, où j'allais cueillir les pissenlits que je mangerais ensuite, où je ramenais des sceaux de mûres pour des confitures, où j'allais tous les soirs chercher du lait au pis de la vache ... N'avoir pas connu ces rites ruraux qui sont propres à ce village de mon enfance sera toujours, selon moi, un handicap parce qu'il me permet de ne pas voir le monde seulement comme un citadin gouverné par les seuls affres des transports en commun ou des embouteillages. 
Dans ce village et dans cette maison, j'ai connu l'absence. La mort a rodé plus souvent qu'on ne l'imagine. J'ai vu les plus orages de ma vie, j'ai pleuré à cause des coups de soleil que j'ai pu prendre, j'ai œuvré pour faire des travaux de réfection, j'ai eu peur, j'ai joui, j'ai dégusté, j'ai aimé, j'ai crié, j'ai souffert aussi ... bref, j'ai vécu.

Cette maison, qui était celle de mon grand-père décédé en 1985, va désormais appartenir au passé. Aujourd'hui même, à l'heure où tu lis ces lignes, je suis là bas pour retirer les dernières affaires de ma mère, puisque la vie en communauté n'est désormais plus possible [le "désormais" étant de convenance puisque j'infère que cela fait bien une quinzaine d'années que c'est le cas]. Oui, le départ de certains, la volonté impulsée auprès de ma mère qu'elle ne s'inflige plus de souffrances, tout cela a fait que l'épilogue est proche et se mesure désormais en heures plutôt qu'en jours. Je remettrai les clefs de cette maison aujourd'hui pour ne jamais plus y revenir, laissant là les souvenirs de cette voisine dont la bonté m'a fait tant pleuré et avec laquelle j'avais trouvé une nouvelle grand-mère. Je laisserai aussi mes grands parents, enterrés là bas et que l'on ne viendra plus voir. Je laisserai aussi cette empreinte et ces repères que j'ai tant aimés mais dont j'ai été tant dégoûté, découragé que la promesse initiale d'un trait d'union se soit transformée en points de suspension. Ce soir, je reviendrai à Paris l'esprit libre de me dire que, si je laisse tout un passé là bas, une nouvelle page se tourne pour cette maison et pour ceux qui l'ont tant aimée.
Du temps où je pensais encore pouvoir arrondir des angles dont il avait été décidé qu'ils ne pourraient jamais l'être, j'avais eu l'envie de créer un blog intitulé "Cette maison a une histoire, la vôtre". Devant la furie des réactions, j'avais abandonné mais je trouve qu'il y avait là le meilleur résumé de ce que représentait cet édifice trimbalant tous mes souvenirs : j'en suis intarissable comme j'aime encore me balader dans le cimetière pour saluer celles et ceux qui m'ont accompagnés et qui n'existent plus que dans ma mémoire et sur quelques photos.

J'ai choisi d'oublier ce qui m'aura le plus blessé, les vexations inutiles et les crises d'autorité de celles et ceux qui n'auront pas compris qu'assurer l'avenir c'était permettre la transmission, quitte à devoir retrancher un peu d'hégémonie. Voilà des années que je sais ne plus être chez moi là bas, des années que j'ai choisi de ne plus y retourner, de ne plus assister au festival hypocrite qui fait passer un carnaval vénitien pour une cour de récréation. Fataliste, j'ai compris que la volonté ne fait pas tout, surtout quand les vents contraires sont si puissants. Aujourd'hui, les bourrasques pleurent de constater le résultat pourtant annoncé, moi je n'en éprouve plus d'autre tristesse que celle de la nostalgie d'un temps irrémédiablement révolu.

Les pages sont faites pour être tournées, ce jour est donc le dernier que je passerai à Ensigné là où une partie de moi restera toujours comme le témoignage de temps pas tous merveilleux mais enrichissants parce que pluriels. Il est temps d'en finir et de remiser sur l'étagère des souvenirs ces tranches d'histoires. "La nostalgie, ça vient quand le présent n'est pas à la hauteur des promesses du passé" disait Neil Bissondath ... cela s'applique merveilleusement bien à la situation. Jacques Ferron a écrit aussi "Il vaut mieux garder la nostalgie d'un paradis en le quittant que de le transformer en enfer en y restant". Tout est dit ...

Tto, qui a fait son dernier voyage à Ensigné