advice-line

Lorsqu'elle m'a appelé la première fois, elle était chavirée ... le masque était fendu, sa mère venait de mourir. Bien que les liens furent distendus depuis des années, on ne perd qu'une seule fois sa mère et c'est toujours un choc. La carapace de la distance et de l'inaltérabilité qu'affichait cette ancienne collègue de ma mère, que j'aime bien, étaient factice et n'ont pas tenu bien longtemps.

Devant l'abîme de la procédure successorale, j'ai su être rassurant parce qu'hélas, je maîtrise un peu ces sujets là par le biais d'une formation juridique me permettant d'appréhender certains éléments de dialecte ou même des concepts qui sont, sciemment ou pas, abscons pour le plus grand nombre. C'est logique : on ne règle pas une succession tous les jours, assez heureusement. 
Cet exercice de dédramatisation achevé, j'avais donc réussi à la décider à affronter le sujet et sortir de cette impression obscure mêlée à la douleur d'un décès que l'on ne va rien maîtriser. Aussi, faisant fi des tensions avec son frère qui datent de plusieurs dizaines d'années comme du passif lourd de sa relation maternelle, elle avait accepté de s'inscrire dans la logique successorale et de voir quelles dispositions testamentaires pouvaient la concerner.

A sa demande, je l'ai rappelée vendredi dernier. J'avais dit que je la joindrai à 18h30, nous avons commencé à échanger à 18h30 ... "Ouh la la, c'est rare ça quelqu'un qui respecte ça". La politesse des rois ... Au gré de cette discussion qui a duré plus d'une heure, elle m'a expliqué que le testament de sa mère est une dernière gifle à son endroit puisqu'elle lui lègue la moitié de comptes bancaires dont on ignore la position, un tapis sur lequel son chat pissait régulièrement et cent livres de son choix sans compter une armoire. Le reste [la maison notamment], ce sera pour son frère. Après m'avoir donc expliqué dans un premier temps qu'elle s'en foutait complètement de ce qui pouvait lui être légué et qu'elle n'attendait rien, elle m'a confié son irritation et le sentiment d'être prise pour une imbécile. S'en sont suivis les récits de tout ce qu'elle avait fait pour sa mère jadis, du contentieux qu'elle nourrit avec son frère et tout un tas d'autres choses. Méthodiquement, j'ai trié, rappelé quelques principes desquels il n'est pas possible de déroger même au moyen d'un testament déposé chez un notaire. J'ai posé, comme d'habitude, quelques questions bien senties comme celle de savoir, par exemple, s'il n'y avait pas un régime d'incapacité touchant sa mère ce qui emporte la question de la validité des dispositions testamentaires.

Le lendemain, elle a appelé ma mère pour lui confier son sentiment à la suite de cette discussion. "Il m'a bien retourné dis donc, il est fort" lui a-t-elle confié. Il faut dire que je l'ai faite passer de la logique de l'héritage émotionnel de conflits passés à la rigueur de la règle de droit préservant ses intérêts. En effet, quand elle m'a expliqué qu'elle imaginait qu'il soit entendable que son frère retire davantage de fruits de la succession parce que son homosexualité a été mal acceptée par sa famille, je me suis permis de lui rappeler deux choses :

1/ La succession est une logique patrimoniale qui, précisément, n'a rien à voir avec les contingences émotionnelles et familiales de sorte qu'elle serait censée les apurer. Ainsi, dans le cadre de la loi et sous réserve du respect des dispositions relatives à la réserve héréditaire, des droits peuvent être ventilés au gré de l'affection que l'on porte à tel ou tel mais justement, c'est un cadre. En faisant rapidement le calcul et en prenant des hypothèses foncièrement défavorables, je me suis permis de lui mettre sous le nez le fait qu'un tapis, une armoire et cent bouquins ne pouvaient équivaloir à une maison, quand bien même des comptes bancaires sont pleins. En ce sens, que sa mère ait entendu la déshériter en partie significative est révélateur du peu de lien qui existaient encore entre elles, mais le défunt ne peut pas fouler aux pieds la loi qui protège celui qui serait déshérité. Aux Etats-Unis peut-être, en France non.

2/ Au surplus, quand bien même elle accepterait une telle inéquité, il n'est pas possible juridiquement de voir dans une telle disproportion la compensation du fait que son frère aurait mal vécu son homosexualité dans les yeux de ses parents. A quel titre, dès lors, devrait-elle payer le prix de maux qui ne sont pas les siens ? Par quel miracle devrait-elle s'asseoir sur ce qui lui revient légitimement alors que ce n'est pas de son fait et qu'il faille, ainsi, qu'elle assume les erreurs passées de celle qui méconnait ses droits ? Enfin et c'est peut-être ce qui a fait mouche, à quel titre le fait d'être homosexuel créerait une priorité à hériter alors qu'il s'agit, présentement, de deux enfants légitimes ?

Ma mère m'a dit qu'elle avait eu le sentiment que notre discussion l'avait bousculée, avait remis les pendules à l'heure et qu'elle avait trouvé cela très agréable parce que je ne l'ai pas prise de face mais que j'y suis allé habilement. "C'est un fin négociateur ton fils" lui aurait-elle dit en expliquant qu'elle ne voulait précisément pas entendre ce que je lui ai dit mais qu'elle a accepté de prendre en considération, m'en remerciant vivement par la suite parce que cela lui a rendu service.

Tout cela est une allégorie de ma façon de voir les choses. Rendre service n'a de sens que pour autant que cela soit utile. Forcément, rendre service n'est pas être complaisant et je m'oblige à ne pas l'être. Au surplus, au terme de cette discussion comme de toute autre en la matière, j'ai certes le rôle du sachant mais surtout celui du conseilleur. Certes, je ne suis pas payeur mais je ne donne pas de conseils à la planète entière, juste à ceux que je juge capables de les entendre pour que la main que je leur tends leur permette d'avancer un peu et les sorte du désarroi. Evidemment, le revers de la médaille c'est qu'il faut montrer une envie d'être aidé et non pas de se déverser. Il faut aussi accepter d'entendre ce qui ne fait pas plaisir.
C'est peut-être ça mon but dans la vie, servir et aider ... ça tombe bien, je suis très persuasif.

Tto, qui se trouve bon dans ces choses là