La nuance est d'importanceC'est quasiment une lapalissade que de rappeler que, pour moi, les mots ont un sens et que je suis, de fait, attaché aux nuances que ceux-ci induisent.

Je ne croyais pas si bien dire en faisant, il y a plusieurs jours, le distingo évident entre "Déplaire" et "Décevoir", qui pour moi n'embrassent pas vraiment le même contexte. En face, l'argument selon lequel "Oui mais c'est bon, c'est pareil tout ça" est évidemment inefficace parce que paresseux et surtout, c'est une bonne occasion de ne pas se poser plus de questions que cela, ni d'avoir un soupçon d'auto-critique [ce serait dommage, cela écornerait l'image parfaite d'une absence de défauts auto-proclamée et aveuglante].

Pourtant, comme le rappelle l'expression populaire, le diable est dans les détails et, en l'occurrence, tout est détail s'agissant de la nuance devant être prise en considération présentement.

La nuance donc ... Si je m'en réfère au dictionnaire, la nuance consiste en la différence de détail, souvent subtile et difficilement discernable, entre deux ou plusieurs choses ou états par ailleurs semblables, ou entre les divers états d'une même chose. Si le vocable s'applique principalement aux états physiques de la matière [partant, aux couleurs le plus souvent], il n'en demeure pas moins vrai que nuancer, c'est introduire dans quelque chose, apporter à quelque chose un élément qui conduit à modifier légèrement certaines de ses qualités, à atténuer certaines des caractéristiques par lesquelles on le définissait. Dès lors et si "déplaire" et "décevoir" peuvent apparaître synonymes, il y a entre ces deux mots précisément un détail qui change pas mal de chose. Un détail oui ... et, présentement, tout est détail et c'est le détail qui fait tout.

Décevoir : Causer à quelqu'un une déconvenue, un désappointement en ne répondant pas à son attente, à ses espoirs, ou à ses illusions.
Déplaire : Ne pas plaire, ne pas être agréable. Ne pas procurer de satisfaction psychologique, morale; ne pas répondre aux aspirations. Ne pas susciter l'amour. 

Forcément, cela ne saute pas aux yeux. Oui, il y a là matière à un peu de subtilité et il faut bien s'y résoudre : s'il y a deux vocables différents, c'est qu'il y a une nuance entre les deux, celle-ci étant donc d'importance. Aussi, je me suis adressé à l'éthymologie pour voir d'où viennent ces deux mots et quelles étaient leur signification d'origine. C'est là qu'une partie du voile se lève. "Décevoir" vient du latin dēcipēre, signifiant "attraper, tromper, causer une déconvenue" selon Pline. "Déplaire" vient également du latin displicere [dis-, préfixe, et plicere ou placere], la langue française étant partie du verbe latin où, le premier e étant devenu bref, l'accent s'est reporté sur l'antépénultième, displicere. Avec cette irrégularité linguistique, la vraie accentuation s'est conservée dans déplaisir, qui est un infinitif pris substantivement. En d'autres termes, il y a une intentionnalité factice dans "Décevoir" puisque l'on cherche à tromper, et il y a le constat d'un déplaisir dans "Déplaire" conduisant à un manque de caractère agréable. Déjà, ce n'est pas tout à fait la même chose ...

Et sans l'appréhender complètement lorsque je l'avais observée, cette nuance est essentielle. Il y a une intentionnalité dans le fait de décevoir [et donc de ne pas décevoir] qui autorise les manoeuvres et manipulations afin d'arriver au but. Il y a un constat, si implacable soit-il, dans le fait de plaire ou déplaire. Si l'un et l'autre concourent peut-être à atteindre des sentiments proches [la satisfaction d'attentes d'un côté, l'amour de l'autre], force est de souligner que ce n'est pas franchement le même chemin emprunté. "Décevoir" supposant une manipulation pour parvenir à satisfaire les attentes d'autrui, "Déplaire" est beaucoup introspectif et autrui ne sert juste qu'à matérialiser un état qui est profondément personnel et qui n'a substantiellement rien à voir avec autrui. Donc je veux bien que l'on imagine que c'est la même chose, sauf que c'est fondamentalement différent.

Au surplus et si l'on dépasse la dimension forçant à déterminer qui est le sujet principal entrepris, il y a aussi une question de vanité dans tout cela. Celui qui ne veut pas décevoir n'a finalement que faire de l'opinion que l'on pourra avoir de lui puisque le but est de flatter les aspirations auxquelles il s'efforce de répondre, quitte à se trahir ou à se perdre au regard de ses propres intérêts. En revanche, s'agissant de déplaire, la question même de la valeur que l'on s'accorde aux yeux des autres est essentielle. Convoquons Freud et les psychanalystes ...

Pierre Legendre, dans "L'amour du censeur", décrit ainsi l'enfant qui persiste dans l'adulte, désireux de ce qu'un tiers décide à sa place de ce qu'il faut lire, penser, aimer ou non ... pour ne pas déplaire. Pourquoi ? Pour conserver un semblant d'amour de ceux dont il croit dépendre. Ce faisant, il sacrifie alors sa liberté de choix et d'action ainsi que son désir. C'est la question de l'existence même : comment revendiquer et assumer sa liberté en en jouissant complètement, tout en évitant que l'exercice de celle-ci ne se fracasse sur le sacrifice obligeant un individu à se nier lui-même pour se sentir digne d'amour aux yeux d'autrui ? Tout le monde se bat contre la "tentation de la foule", celle qui consiste à se fondre dans la masse pour ne pas courir le risque de s'exposer à l'autre en tant qu'individu, de décevoir dans l'expression de sa différence [dont on voit bien là qu'elle n'est envisagée que dans le regard d'autrui et non du sujet], dans la subjectivité de son désir ... et donc finalement d'être exclu. La solution ? Ne pas apparaître, rester invisible et échapper ainsi à la sanction si l'on n'avait pas été conformiste. C'est cette aliénation qui se cache derrière tout cela, celle qui permet d'échapper à la réalité en sacrifiant son libre-arbitre, celle qui impose de ne pas déplaire pour ne pas risquer le couperet du déclassement. Oh certes, in fine, il n'y aura pas de déception mais le débat n'est pas le même s'agissant de faire plaisir à quelqu'un même de façon factice, et d'éviter le rejet.

Je vis avec un homme qui est terrorisé par l'idée de déplaire et qui, dès lors, s'impose de plaire en toutes circonstances et quels qu'en soient les moyens. Parce qu'il faut sauver les apparences, il s'est persuadé au prix d'un peu de vanité qu'il ne voulait surtout pas décevoir. C'est un artifice ... il est surtout épouvanté à l'idée de déplaire parce que le jugement d'autrui sur lui, et le fait d'avoir à l'affronter, est le plus difficile à gérer.

Tto, qui aime les nuances