Platon et la tyrannie ambiante

Je ne suis pas l'auteur du propos qui va suivre mais j'en épouse la ligne et les conclusions. Nonobstant le fait qu'il puisse te paraitre ardu, il est une parfaite introduction au texte, plus juridique, que je prépare sur la persistance des principes généraux du droit à l'heure actuelle.


 

S’il est artificiel (et anachronique) de soumettre une pensée millénaire à nos propre grilles de valeurs, il peut être fécond, en revanche, de confronter des analyses antiques à l’époque contemporaine, et de mesurer, à cette occasion, combien l’Histoire radote. D’aucuns disent à bon droit que La République de Platon est la matrice des tyrannies (voir, sur cette question, le premier volume de "La société ouverte et ses ennemis" de Karl Popper), mais on peut aussi, sans en forcer la lettre, lire ce texte comme étonnante une mise en garde. 

République, donc. Livre VIII. Après avoir dressé le tableau d’une Cité idéale (à ses yeux), hiérarchique, eugéniste, immuable, où « les femmes, les enfants sont communs », où nul ne possède rien et dont les rois seront experts en philosophie comme dans l’art de la guerre… Platon s’attaque aux régimes imparfaits, aux «constitutions défectueuses » (Timocratie / Oligarchie / Démocratie / Tyrannie) et montre comment elles se succèdent en se dégradant. 

L’aristocratie, "gouvernement des meilleurs", dégénère d’abord en timocratie, sous l’inévitable irruption de la discorde et du mélange et des passions mesquines. 

La timocratie est un "mélange de Bien et de Mal", où l’on éduque sous la contrainte, où à la vertu aristocratique se mêle un goût pour les richesses, et où seules "les responsabilités militaires et le goût pour la gymnastique et la chasse" légitiment le titre de gouvernant. Pour avoir substitué l’arrogance à la raison et recouvert la cupidité sous un voile d’honneur, un tel monde, la timocratie (ou "timarchie") est voué à disparaître pour être remplacé par "l’oligarchie" où la richesse et la corruption l’emportent définitivement sur la vertu … C’est là que des hommes, "anciennement amoureux de la victoire, uniquement épris d’argent désormais" établissent des lois qui "soumettent à la richesse toute participation aux activités publiques", et recourent aux armes pour affermir l’ordre établi. Songez à toute tyrannie objective, où une caste corrompue fait régner la terreur sous prétexte d’ordre public. 

En sommes-nous là en France ? Certains veulent le croire. Oubliant un peu vite que, si c’était le cas, si nous vivions en dictature, ils n’auraient pas du tout la liberté de le dire … Ni des "élus" d’accord avec eux. Dans cette constitution, la constitution oligarchique, les gouvernants sont choisis selon ce qu’ils possèdent, et le pauvre, "fût-il expert dans l’art du pilotage, ne pourra jamais être admissible". 

Comme tout ce qui repose d’abord sur la force, l’oligarchie est fragile, rongée deux fois :
1) par la substitution de la richesse à l’expertise (comme s’il suffisait d’avoir de l’argent pour "sentir qu’un médicament marche") 
et 2) par la possibilité de "vendre ses biens", c’est-à-dire de changer de situation sociale, qui introduit un principe délétère de mobilité dans la Cité.

L'oligarchie, où le "principe rationnel de l’âme" n’est employé qu’au calcul de l’intérêt, qui établit ses dirigeants en se fondant sur la valeur de leurs biens culmine immanquablement (ou touche le fond) dans la violence sociale, les prédations et les répressions. Quand le peuple découvre que "celui qui gouvernait n’était qu’un homme riche qui dilapidait ses biens", il bannit ces "dissipateurs déguisés en serviteurs", ou retourne ceux qui acceptent de perdre le pouvoir s’ils peuvent rester riches. Ainsi advient la démocratie. Forts de leur victoire, les pauvres "exterminent les uns, bannissent les autres, et partagent avec ceux qui restent le pouvoir politique et les responsabilités de gouverner". Quoi de plus beau, se demande Platon, que la démocratie, ce "monde de libre expression" où l’on n’est "soumis à aucune obligation de gouverner, même si on en est capable" et où il n’y a "aucune obligation de faire la guerre si les autres y sont engagés" ? Mais tout comme l’oligarchie, où la quête de richesse a été compromise par l’appétit de richesse, c’est LA DEMESURE DANS LA LIBERTE QUI MENACE DE TUER LA LIBERTE et de conduire une démocratie à sa perte.

En vérité, la constitution démocratique est quatre fois défectueuse.
1) dans une cité démocratique, chacun est libre "d’aménager son genre de vie particulier", et de conduire son existence selon la boussole de son bon plaisir. Le citoyen disparaît fatalement derrière le consommateur.
2) Le relativisme qui prévaut dans un régime de libertés expose un tel régime à nourrir également, en son sein, de façon suicidaire, les hypothèses qui souhaitent sa disparition.
3)La démocratie est le monde de l’incompétence-reine au nom de l’égalité : nul ne s’y préoccupe, dit Platon, de "la nature des activités susceptibles de former pour les tâches politiques celui qui s’y destine". Seul compte le poids d’une opinion. Quoi qu’elle dise.

Poursuivant en cela l’imposture oligarchique (où la richesse tenait lieu d’expertise), la démocratie donne l’illusion qu’à l’égalité des droits correspond une équivalence des compétences, et qu’en somme Jojo est aussi "capable" de soigner qu’un docteur. 

EXt8nGaXQAM-kp7

Comme le monde où il vit a remplacé la vérité par la majorité, l’homme démocratique se donne "le droit de ne pas aimer la vérité", à laquelle il fait "mauvais accueil" quand elle contrarie ses préférences. Quitte à lui substituer, le cas échéant, sur les réseaux sociaux, des "faits alternatifs" qui sont l’équivalent des ombres qu’un des prisonniers de la caverne de Platon, armé d’une lampe de poche, s’amuserait à créer pour l’agrément de ses congénères enchaînés. 
L’hyper-démocratie où nous vivons, où des fous se prennent pour des députés, où les élèves notent les profs, où la défense d’une molécule se fait pour des raisons morales, ressemble au navire platonicien où gavé de publicité, livré au droit d’être égoïste si ça lui chante, l’homme démocratique … expulse toute mesure dans la dépense et se voit offrir "pour cortège une multitude de désirs inutiles". Pantin frivole de ses passions, l’homme démocratique livre le commandement de son âme au plaisir qui surgit comme le destin "jusqu’à ce qu’il en soit rassasié et s’abandonne à un autre"… La description qu'en propose Platon ressemble au portrait que le Figaro de Beaumarchais, qui fait tous les métiers avant de devenir barbier, dresse de lui-même : 

Pour le dire autrement : un jour il est ministre et se déclare impuissant, le lendemain, de nouveau (littéralement) "irresponsable", il en appelle à un changement de monde … C’est commode.

Platon et le jeune machin en démocratie… – nicolasbonnal.comDans ce monde, la démocratie, tout est inversé : au lieu de se faire le pédagogue de ses élèves (ou de ses électeurs), le maître "craint ceux qui sont placés sous sa gouverne et il est complaisant à leur endroit". 
De façon générale, les "vieux sont racoleurs, se répandent en gentillesses et en amabilités auprès des jeunes, allant jusqu’à les imiter par crainte de paraître antipathiques et autoritaires" et les élèves, de leur côté, ont peu de respect pour les maîtres et "pas davantage pour leurs pédagogues" qu’ils regardent comme des coupables et des rivaux. Le sentiment de manquer de liberté dans l’univers qui nous en donne le plus expose le peuple à "tenir ceux qui respectent l’autorité des gouvernants pour des hommes serviles et des vauriens" … Un tel sentiment expose aussi, dit Platon, à tomber "sous la coupe de mauvais échansons" (des démagogues), et à respecter "les gouvernants qui passent pour des gouvernés" et "les gouvernés qui passent pour des gouvernants". Ce sentiment expose aussi à considérer que "ceux qui sont au pouvoir, s’ils ne sont pas entièrement complaisants et ne lui accordent pas une pleine liberté", doivent être "mis en accusation" et châtiés "comme des criminels et des oligarques" … (sic !) 

Le résultat de tout cela, qui cause la perte de la démocratie, est que l’esprit des citoyens est devenu irritable :

L’ivresse de liberté, dont ils sont les marionnettes, les porte à s’en prendre à tout ce qui, dans la Cité, garantit précisément leur liberté. L’unanimisme d’un refus, soudant les volontés, leur donne l’illusion qu’un monde meilleur est en gestation sous les combats qu’ils mènent. Telle est, dit Platon, "l’amorce belle et juvénile à partir de laquelle se développe la tyrannie". En un mot, de Platon : "Une liberté excessive ne peut apparemment se muer qu’en une servitude excessive, cela aussi bien pour l’individu que pour la cité"… L’homme démocratique, imbu de sa liberté, est en réalité un fruit mûr pour la tyrannie. 

La leçon de Platon au XXI siècle tient, à mon sens, en une phrase : nous nous vivons comme des démocrates en guerre contre une oligarchie fantasmée, alors qu’abusant de la liberté qu’elle nous donne, nous sommes des apprentis-tyrans en guerre contre la démocratie elle-même.

Raphaël Enthoven
Twitter - @Enthoven_R - 26 mai 2020