Lagardère résiste

... et comme la chanson de France Gall inciterait à le dire : il prouve qu'il existe. Hier avait lieu l'événement que l'on attendait : l'Assemblée Générale Mixte de Lagardère SCA. Barbant ? Pas du tout, c'est précisément un événement que seul le capitalisme français sait encore réserver parce que la tragédie grecque s'y déroule de la plus théâtrale des manières. Parce qu'au delà d'un truc pénible avec approbation de comptes et votes pour désigner des membres de conseil de surveillance, c'était tout simplement le sort du Groupe Lagardère qui se jouait. Arnaud, l'héritier, allait-il devoir composer avec Amber [fonds souverain dit activiste qui investit pour peser sur le destin des entreprises dans lesquelles il prend une part du capital]

Au delà d'Arnaud Lagardère, c'était un fleuron du capitalisme français dont il était question, encore gouverné par l'aura omni-présente et pesante de son créateur Jean-Luc Lagardère. S'il y a de l'oedipe dans l'air, il y a aussi un concours de nombrils puisque Joseph Oughourlian [patron d'Amber Capital] a décidé d'accrocher le scalp de Lagardère à celui de Nexans pour lequel il s'est déjà fait un nom. Ses déconvenues dans Solocal [ex-Pages Jaunes] ne plaident toutefois pas pour une efficacité systématique, sentiment renforcé depuis hier puisque le co-gérant de Lagardère SCA a triomphé pour la seconde fois de celui qui avait décidé de mettre au tapis le fonctionnement d'un groupe décrié comme à l'abandon. C'est encore raté [sa tentative de 2018 n'avait pas prospéré non plus] et Lagardère s'en sort presque bien. Presque ...

PressReader - Le Point: 2020-01-16 - Arnaud Lagardère, confession ...Qu'on le déteste ou que l'on s'y attache, qu'il exaspère ou qu'on soit attendri par ce costume qui semble décidément mal taillé pour lui, Arnaud Lagardère imprime toujours à l'instar de son père. Certes, il est à la tête du deuxième éditeur du monde [les fameuses Éditions Hachette] mais il ne laisse jamais indifférent. Certains raccourcissent le sujet en expliquant qu'il est paumé, dilettante et prend toutes les mauvaises décisions. D'autres glorifient et flattent l'ego certain d'un capitaine probablement plus ivre que le navire dont il est censé assurer le cap. Tout tient dans la relation dévorante subie par Arnaud Lagardère avec Jean-Luc où Arnaud a été broyé par le poids d'un homme qui a su construire un conglomérat comme seules les années 70 pouvaient permettre de le faire : édition, médias, armement, technologies, sport, automobile ... Lagardère, c'était l'autre Dassault, plus malin parce qu'adeptes de coups. Avec un portefeuille de relations politiques équivalent néanmoins, Jean-Luc Lagardère va édifier un empire agrégeant Europe1, Paris-Match, Elle, EADS, Matra, Thomson, Relay, SFR, Club-internet, des participations dans Renault et diverses autres entreprises stratégiques nationales ... bref tout ce qui va faire que les affaires de Lagardère regarderont de près l'Etat. Et quand en mars 2003 Jean-Luc Lagardère décède brutalement sans avoir préparé sa succession, c'est Arnaud Lagardère qui est propulsé à la tête d'un conglomérat qui ne s'est pas encore remis d'aventures hasardeuses dans l'audiovisuel [échec de rachat de TF1 en 1987, faillite de LA CINQ en 1992, fermeture de quasiment toutes les chaînes tv lancées entre temps] et qui voit ses revenus dans la presse de façon moins pérenne d'autant que le fleuron Europe1 est à la peine. C'est là que le complexe d'Oedipe prend corps, Arnaud Lagardère ne faisant rien pour le dissiper, allant même jusqu'à ne jamais employer le mot "père" pour désigner Jean-Luc Lagardère. Ses démêlés dans la succession de ce dernier avec sa belle-mère sont connus [son endettement actuel y trouve sa cause], ses déboires sont trop nombreux pour constituer un chapelet et sa vie sentimentale pose question même quand Jade Foret déboule opportunément [leur récente séparation est encore un mystère]. Et même si tout se casse la figure, que les magazines historiques comme Elle ou Télé 7 Jours sont vendus à un homme d'affaires tchèque, qu'Europe1 connaît ses heures les plus sombres, Arnaud s'en moque et affiche une désinvolture qui aiguise les appétits spéculatifs de ceux qui feraient bien main basse sur certains actifs [le Groupe dispose encore de salles de spectacles, de licences juteuses, de titres de presse prestigieux et d'une radio d'influence ... sans parler d'Hachette ou du "retail" d'aéroport ou lieux de transit qui génère des marges importantes]. Ah oui, il s'en moque ... du moins en apparence parce qu'Arnaud Lagardère a su construire derrière ce côté dilettante une armure dissimulant de fines tactiques orchestrées par Ramzi Khiroun [son homme de l'ombre, ex-DSK boy] et Jean-Pierre Elkabbach dont le carnet d'adresse a été mis au service des intérêts de l'hériter de celui qui lui sauva la mise après l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand.

Acculé par l'un de ses actionnaires, Lagardère appelle Nicolas ...Le salut est donc là, la stratégie n'est plus industrielle : elle est personnelle et Arnaud Lagardère pousse la personnification du Groupe à l'extrême en faisant coïncider ses intérêts avec ceux du business. Son "frère" d'ame, il le trouve chez Nicolas Sarkozy qui vient, tel le chevalier blanc, d'entrer au Conseil de Surveillance de Lagardère SCA : même rejet de l'élite qui les méprise, même souci de ne pas respecter certaines étiquettes ou baronnies ... tout concorde et Sarkozy [que les mauvaises langues accusent d'avoir aidé à arrondir certains angles du traitement fiscal de la succession de Jean-Luc Lagardère quand il était à Bercy] s'offre à bon compte une place d'influent du capitalisme français, après avoir fait rentrer les qataris en 2012 au capital de Lagardère pour contrer une première offensive hostile. Oui mais cette fois-ci et malgré le fait qu'ils se soient tant aidés depuis des années, Sarkozy seul ne suffisait pas parce qu'Amber Capital avait décidé d'avoir la peau de Lagardère et avait occupé à longueur de pages de publicité dans les journaux et sur les réseaux l'espace médiatique.

Trop de frasques, trop de dividendes qui remontent directement dans les poches d'Arnaud [pour éponger des dettes qui se montaient jadis à 400 millions d'euros], trop d'opérations de cession menées n'importe comment ... Joseph Oughourlian avait décidé de mettre à mal la société en commandite par actions. C'est la forme juridique qui gouverne la structure de tête du Groupe Lagardère et qui, au motif que les deux co-gérants ont une responsabilité illimitée sur leurs biens propres s'agissant des pertes de la société, exercent tous les pouvoirs possibles avec une minorité de capital. Anormal ? Non, c'est parfaitement légal et redoutabelement efficace pour contrer toute OPA, toute révision des statuts qui introduirait un peu plus de démocratie. Arnaud Lagardère, avec 7% du capital, a les pleins pouvoirs quand bien même Amber Capital cumulerait deux fois plus d'actions. Le système est verrouillé et rien ne peut se faire sans l'accord d'Arnaud Lagardère qui n'a aucun intérêt à ce que les choses changent. Qu'on ne s'y trompe pas, Lagardère n'est pas le seul à exercer en commandite par actions : Euro Disney, Michelin, Steria ou encore Hermès International se plaisent beaucoup à se protéger ainsi d'activistes soucieux de désintégrer des entreprises. Lagardère ne craignait donc rien ?

Cours Bourse 10 ans Lagardère

Pas si sûr ... en dix ans, le titre Lagardère SCA a perdu 60% de sa valeur quand le CAC40 atteignait des sommets historiques. Les investisseurs ne comprennent rien aux stratégies de Lagardère et, sur des résolutions visant à renouveler les membres du Conseil de surveillance, Arnaud Lagardère pouvait être mis en minorité et devoir cohabiter avec des affreux moins malléables que Guillaume Pépy ou d'autres patrons de grands noms. Sarkozy, à lui tout seul, ne pouvant servir d'épouvantail [d'autant qu'on s'interroge sur certaines prestations rendues par le cabinet d'avocat de Sarkozy pour le compte de Lagardère], il fallait bien que le renfort soit plus conséquent [signe que la situation est plus grave que Lagardère veut bien le faire croire].
Lagardère : la descente aux enfers d'Arnaud - FeuilletonC'est ainsi que Fimalac [et Marc Ladreit de Lacharrière, son patron ... aussi proche de François Hollande que de François Fillon] et Bolloré [si proche de Sarkozy qu'il lui prêta son yacht en 2007] ont senti l'intérêt de sauver le fantassin Lagardère. Avec un titre en Bourse massacré, l'investissement est raisonnable et a permis au premier d'accrocher 4% du capital et au second, via Vivendi, presque 11%. Si Ladreit de Lacharrière n'est pas immédiatement menaçant, c'est tout autre chose pour Vivendi dont Vincent Bolloré tire les ficelles et espère faire un gros coup avant son départ à la retraite en juillet 2022. Et il y a de quoi repaître les appétits de Bolloré dans les actifs de Lagardère : les commerces de gares et d'aéroports sont complémentaires des fortes positions du Groupe Bolloré en termes logistiques dans ces mêmes endroits. Les salles de spectacles iraient bien à Vivendi qui garnirait son portefeuille en la matière. Europe1 [et les musicales Virgin radio et RFM] compléterait le dispositif média dont rêve Bolloré, sans parler de Paris-Match et du Journal du Dimanche. Quant à Hachette, il y a là de quoi nourrir Bolloré et Vivendi qui, avec Editis, ont un catalogue tellement complémentaire qu'il pose un énorme problème de concurrence.

ImageDonc Arnaud Lagardère a sauvé sa place. Arnaud Lagardère conserve le cap mais il a, pour y parvenir et anéantir les ambitions d'Amber Capital, été obligé de pactiser avec le grand méchant loup Bolloré. L'histoire dira si Bolloré se cassera les dents sur Lagardère comme il s'est cassé les dents chez Bouygues. Le cuir des Lagardère est dur ... "Qui que tu sois, ta main gardera ma marque. Je te reconnaîtrai. Et si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi." Une chose est certaine : Lagardère est une histoire singulière du capitalisme français, elle est loin d'être finie et tout mauvais qu'il soit à certains égards, Arnaud Lagardère n'est pas le benet que l'on présente. Jacques Chirac [grand ami de Jean-Luc], disait d'Arnaud Lagardère : "J’ai tenté de lui tordre le bras, mais il est en caoutchouc". Et si Arnaud Lagardère jouait finalement de la  caricature frivole et facile qu’on dresse de lui, pour mieux cacher le très grand sens politique qu'il est capable de mettre en pratique, suivant ainsi les préceptes d'un Machiavel dont il clame haut et fort n'avoir jamais lu une ligne ? Ceux qui l'ont croisé [j'en ai furtivement fait partie] et qui ont un peu de psychologie ont bien compris que le personnage, tellement secret et obscur, est bien plus complexe qu'on ne l'imagine ...

Tto, qui a sorti son popcorn hier