L'immondialisationLe monde d'après ne sera pas forcément meilleur, mais il ne sera plus le même puisque le Covid-19 aura changé plusieurs repères, voire tout changé. Voici le monde d'après ...

Voici donc qu'en plein confinement, le bouc-émissaire est tout trouvé et ce n'est pas si injuste même si c'est excessif. Sur l'autel des plaies dont il faudra tirer les leçons à raison de l'amertume provoquée, la mondialisation a probablement présenté le visage le plus gênant : celui de choix cupides qui ne vont finalement pas dans le sens du meilleur puisque les pénuries de masques et la confiscation géographique de systèmes industriels permettant de fabriquer ce qui est nécessaire pour endiguer la propagation du virus sont devenus des révélateurs.

Révélateurs d'une pénurie, d'un assujettissement de l'intérêt national au choix de pays étrangers, autorisant dès lors des pays à détourner des commandes passées par la France pour ses besoins. La mondialisation a privé le pays d'éléments stratégiques parce que des choix dictés par le profit à court terme ont été faits ... à l'instar des discours intangibles de la droite depuis vingt ans qui dénonçait le fait que la France disposait de lits inoccupés. Eric Woerth, s'étant répandu depuis des années et avec une constance coupable sur le sujet, la ramène moins. Les ministres de la santé successifs sont bien en peine d'expliquer tout l'intérêt de la fermeture de nombreux centre hospitaliers, le côté judicieux d'avoir marchandisé le système de santé réputé être le meilleur du monde [même s'il n'a officiellement pas craqué ... encore] et la sourde oreille apportée aux revendications des personnels soignants.

Le monde du XXIème siècle devait être mondialisé parce que le libéralisme des années 80 avait vu dans ce cap la possibilité de maximiser les profits à court terme, en se fondant sur des hypothèses d'organisation sociétale réputées intangibles. Le Covid-19 balaye tout sur son passage et saisit d'effroi les avocats des doctrines appliquées depuis Thatcher et Reagan : recul de l'état, délocalisation et autres devaient amener vers une société qui pouvait promouvoir un meilleur niveau de vie, une augmentation globale des revenus et même, bonus des cadeaux, l'idéal démocratique.

La statistique est la forme scientifique du mensonge parait-il et les statistiques habillent le discours selon lequel la mondialisation a rendu le monde plus vertueux ... oubliant que ton smartphone est confectionné par les mains de petits enfants dans des usines obscures d'Asie, que ton tshirt acheté 2€ chez Primark a un bilan carbone dégueulasse et que ce système a surtout importé de façon massive la dualité insiders/outsiders partout. Oui partout, la mondialisation a distribué des cartes de gagnants à certains, les autres devenant de fait des perdants. Et ce n'est pas que régional, c'est partout puisqu'au sein même des "grandes puissances" mises en vitrine du dogme, ceux qui ne s'en sortent pas sont légions et grossissent chaque jour davantage les rangs de la contestation de plus en plus violente qui fracasse l'unanimisme béat et fataliste selon lequel on ne peut rien contre l'évidence de la suprématie du marché mondialisé.

Sauf que le Covid-19 met tout par terre et avec une violence telle que l'étourdissement est général. Les États-Unis ont fermé leurs frontières dans les premiers [ce qui n'empêche pas le virus de déferler sur New-York et de jouer les faucheuses de compétition]. L'atelier du monde qu'était la Chine s'est mis en pause pendant huit semaines comme s'il s'était agi d'une pause estivale un peu longue, désarticulant toute la "supply chain" [chaîne d'approvisionnement] mondiale : plus de pièces détachées, pénurie de composants, mise à l'arrêt des chaînes de production ... pire, on a pris conscience que notre destin était dans les mains de chinois tétanisés par le Covid-19 quand on a compris que 60% du paracétamol mondial était produit là bas. Depuis, on a jouté tout un tas d'élements à cette liste vertigineuse qui traduit l'évidente dépendance et expose donc au chantage par manque de disposer d'alternative nationale : masques, gel hydroalcoolique, combinaisons, gants ... j'en passe et des pires.

Et tout ça pour quoi ? Par plaisir intellectuel de considérer la mondialisation comme la traduction du village mondial que chacun appelle de ses voeux parce que tout le monde bénéficiera du banquet de fin d'album d'Asterix [sauf le barde parce qu'on en a assez de l'entendre] ? Bien sur que non. Tout cela parce que la cupidité est le moteur et que la mondialisation en est l'instrument. C'est bien par cupidité que l'on ferme des usines de confections de masques dans les années 1990 et 2000 parce que cela coûte moins cher en Asie et qu'on peut donc gagner davantage. C'est par cupidité que l'actionnaire impose de recourir aux solutions de facilité offertes par les pays émergeants qui rendent en esclavage leur population pour gagner les devises leur permettant à terme d'accéder à une part du gâteau. C'est par cupidité que l'on autorise des aberrations industrielles comme Sanofi qui annonce en février dernier, alors que le Covid-19 bat déjà son plein, la fermeture de nouvelles usines de fabrication de médicament en France. De tout cela, le Covid-19 force à tirer les leçons sans pour autant basculer dans le dogmatisme inverse de la fermeture des frontières, de l'autosubsistance et du nationalisme. Mais peut-être d'un retour à certains équilibres pour éviter de mettre tous ses oeufs dans le même panier, surtout quand la fermière chargée de nourrir le monde trébuche et en casse une bonne partie. Qui va désormais nourir ceux qui s'étaient remis dans l'espoir de disposer desdits oeufs ?

La mondialisation est une conséquence du capitalisme, au sens des théories économiques classiques. Le dévoiement du capitalisme qui privilégie la rente et rogne tous les ans davantage sur l'investissement [qui est le gage de l'activité future pour Adam Smith] est le système mondialisé auquel nous sommes parvenus et qui avaient pour projet de trouver dans l'Afrique le nouvel atelier mondial et le gisement de matières premières nécessaires à la poursuite de la fuite en avant, de la construction décérébrée d'un modèle globalisé censé être le seul et le donc le plus vertueux. Le Covid-19 vient de tout mettre par terre et le choix est à présent celui-ci : considérer cet épisode comme un accès de fièvre ponctuel qui ne changera finalement pas grand chose, ou repenser les grands équilibres sous la contrainte des replis sur soi opérés depuis le début de l'année.
J'incline à penser que les mouvements de contestations antérieurs qui se généralisaient n'offrent finalement pas d'autre choix que de revoir la copie. Le monde d'après est plein d'incertitudes mais il est toutefois une chose dont on est sûrs : il ne devrait pas pouvoir être le même et donner à la cupidité le rôle de pierre angulaire de l'organisation globale, donc de l'avenir de chacun.

Tto, qui attend de voir comment tout cela va dériver