Si tu veux te détruire

Voilà plusieurs jours sinon semaines que cela tangue. Voilà le point d'orgue que j'attendais ... voilà la conclusion à laquelle je souhaitais arriver : je suis fier de mon mari.

En proie à des problèmes relationnels professionnels et le fait qu'il devenait impossible voire dangereux de poursuivre la mission qu'il avait commencé à la fin du mois d'octobre 2019, j'ai déclenché les hostilités il y a une grosse dizaine de jours. Du coup et parce que je sais parfaitement faire cela, nous avons vécu une période pas facile qui s'est heureusement conclue hier matin, pile au moment où j'avais exigé qu'il prenne ses responsabilités.

Aux prises avec une perverse narcissique qui avait bien compris la sensibilité de certaines choses pour lui, il a tenté de s'accrocher, il a essayé de mettre en place des solutions alternatives à ce qui lui semblait perdu dès le départ, il a écouté ce que je disais d'abord gentiment et de plus en plus fermement néanmoins ... il s'est enfin rendu au constat que, comme d'habitude en la matière, j'avais bien raison : on n'est pas au travail pour souffrir et rien ne permettait d'envisager que les choses puissent s'arranger. C'est surtout que je me suis revu il y a exactement 8 ans, lorsqu'il m'avait retrouvé pleurant un matin sur le canapé parce que je ne savais plus comment faire. D'autorité, il m'avait envoyé chez le médecin, qui m'avait arrêté quatre jours : j'étais clairement en phase de harcèlement depuis cinq mois, et proche de la rupture avec moi-même. Je n'ai pas cessé de lui rappeler qu'il était de ma responsabilité de crier "STOP" à cette entreprise de destruction de lui-même.

Oui, les discussions ont été difficiles. Je n'y ai pas mis beaucoup d'amour ni de sentiments. J'ai été affreusement clinique et froid. J'ai bloqué toutes ses tentatives de diversion ou d'esquives ... je le connais par coeur. Résultat des courses : il a beaucoup pleuré. C'est encore une fois mal me connaître que de croire que je cède au chantage affectif. C'est même l'assurance que je sois encore plus terrible. En onze jours, il a pleuré sept soirs, il m'a imploré de le prendre dans mes bras alors que je m'y refusais, il m'a supplié de l'épargner. Il a rendu les armes ... il a cédé devant l'évidence ... il a compris qu'il n'y avait plus de négociation possible lorsque j'ai dit d'une voix monocorde : "Si tu veux te détruire, ce sera sans moi." Cette apothéose de tension, mardi soir dernier, n'aura pas été sans utilité puisqu'il a pris des engagements qu'il a respecté hier matin, au terme d'un wikende où j'ai essayé de le rassurer, de baliser tout ce qui pouvait se passer, de valider tout ce qui devait être dit ou écrit. Oui, je l'ai aidé parce que je l'aime et que je sais qu'il en avait besoin.

Contrairement à ce que l'on peut penser de moi, je ne fais pas cela par plaisir et j'aimerais clairement me dispenser de ce pour quoi on vient me voir [quand on ne minaude pas à esquiver toutes les mains tendues pour affronter le sujet]. Oui, j'ai le chic pour démêler les situations complexes comme celles-ci. J'ai le cuir si dur et le verbe si cassant que je sais construire des chemins de fer permettant de passer ces bourrasques. J'ai surtout l'envie de le faire quand c'est utile et que je sens que je ne le fais pas pour rien ou seulement pour passer le temps à parler d'un nombril qui a besoin d'être flatté. Et je le fais ... je suis l'épaule compatissante, je suis la paire d'oreilles qui écoute, je suis les mains qui rassurent, je suis la parole qui calme. Mais je suis aussi celui qui croit fondamentalement qu'il faut profiter de ces périodes de résistance amoindrie pour traiter aussi d'autres sujets, ceux que j'ai identifiés et qui justifient aussi d'être traités parce qu'ils sont, de mon point de vue, une partie du problème [et tout le monde n'est pas prêt ni assez fort pour cela].

C'est ainsi que j'ai demandé à Zolimari de restaurer la qualité de sa parole et de cesser d'employer des mots démonétisés. J'ai exigé qu'il soit désormais suivi par un professionnel afin qu'il s'impose et cesse de vouloir tellement plaire à tout le monde qu'il s'y perd. J'ai imposé qu'il se repose et prenne du temps pour lui et qu'il réinvestisse sa vie, son appartement, sa relation de couple et tout ce qui va avec. J'ai enfin demandé avec autorité qu'il conduise enfin l'investigation de la question fondamentale qui le gouverne depuis plusieurs années : trouver le travail qui lui plaise. Ce faisant, j'ai indiqué que le temps des paroles était révolu, celui des actes devant démontrer ce qu'il dit penser ou ressentir. En d'autres termes, si je suis sa priorité, je veux qu'il me le montre. S'il veut me rendre heureux, j'éxige qu'il fasse en sorte que je le devienne. S'il attend que nous remplissions notre vie de tout ce qui lui plairait, je veux qu'il commence à m'y faire goûter. Pour un garçon qui se nourrit de paroles creuses ou de postures verbales qui font généralement illusion [mais de moins en moins], il s'agit là d'une révolution copernicienne mais je pense que l'épreuve qu'il vient de [nous faire] traverser lui a fait prendre conscience d'une chose : il est dans une impasse et son corps ne suit plus. C'est d'ailleurs ce que je lui ai rappelé en soulignant qu'il allait avoir 40 ans : ma grande théorie selon laquelle à 40 ans on prend hélas conscience que son corps n'est plus son copain change toute la donne.

J'ai eu de la peine de le voir partir à l'abattoir lundi matin [même si je l'avais préparé comme une machine de guerre] parce qu'on ne se réjouit jamais que l'homme que l'on aime ait à subir des choses qu'on pourrait lui éviter. Mais je suis parvenu à la conviction qu'il fallait qu'il en passe par là, comme la fois où je l'ai surpris à draguer sur des réseaux et qu'il comprenne qu'il avait alors un choix déterminant à faire ... le choix de sa vie. Là, c'était un peu cela : l'homme de ma vie a beaucoup de qualité mais il fait comme les enfants à tutoyer les limites et les interdits jusqu'à se rendre compte que rien n'y fera. Je l'ai laissé mariner quelques jours dans un silence des plus inconfortables pour lui [tout angoissé que j'étais par ailleurs de savoir s'il allait pouvoir tenir le cap de ce que j'exigeais de sa part].

"Je suis très fier de toi" lui ai-je écrit hier matin lorsqu'il m'a confirmé qu'il avait tenu sa parole et qu'il m'a remercié parce que sans moi il m'a indiqué qu'il n'y serait pas parvenu. Lorsque je lui ai dit oui, j'ai également accepté d'être là quand cela irait moins bien, quand il aurait besoin de soutien. C'est la conception que j'ai de mon rôle, du fait d'être à ses côtés. "Ah mais maintenant que je suis au chômage, tu vas devoir m'entretenir !!!" m'a-t-il lancé à la cantonade. Je l'ai repris avec un sourire carnassier : "T'entretenir certainement pas, te soutenir oui pour toujours". Cela a clos la discussion et il m'a indiqué que ces mots là [comme les autres prononcés avant si durs soient-ils] étaient ceux dont il avait besoin.

Tto, qui est toujours là dans les moments difficiles