Tout est chaos

"You know, Tto, Trump is horrible but he's entertainning me in this world where whaos is everywhere" me lança cette australienne avec laquelle je discutais de tout, de rien, de mon coming-out, de mon mariage ... dans une baie aussi irréelle que sublime au Vanuatu il y a quelques semaines. Depuis que je suis revenu, je repense à notre discussion et je repense à ce que je lui avais répondu et qui consistait à dire qu'en fait, Trump fait rire comme le vieil oncle gênant qui n'a plus toute sa tête et que l'on met au bout de la table pour l'isoler un peu mais qui rote, pète et braille des injures afin qu'on le regarde un peu. Oui, Trump fait rire à raison des outrances dont il est l'auteur mais ce n'est pas d'humour dont il est question, c'est de la gêne.

A côté de cela, il faut se l'avouer : oui, tout est chaos ... "à côté, tous mes idéaux, des mots abîmés ... Je cherche une âme, qui pourra m'aider. Je suis d'une génération désenchantée" comme le chante Farmer avec une justesse des mots qui donne le vertige et fait en sorte que l'hymne générationnel dépasse la simple photographie des désillusions post-adolescentes. Il y a quelques jours, je voulais en faire une série hebdomadaire pour mieux prendre le temps de m'expliquer au sujet de chacun des chaos recensés actuellement et qui ne manquent pas de plonger les légalistes et rationnalistes dont je fais partie dans l'abîme d'un pessimisme étouffant. C'est d'ailleurs le propre de ce monde : depuis 2005 et bien plus rapidement depuis 2015, on n'ose même plus expliquer que l'on a touché le fond tant on est désormais persuadé que demain sera pire. Voilà le monde dans lequel nous évoluons et qui, désormais, nous oblige à nous affranchir de la promesse Disney du "demain sera meilleur" pour mieux donner raison aux cinéastes d'anticipation à la Blade Runner qui prédisent tous un avenir crépusculaire sinon apocalyptique.

Trump déserte un théâtre de guerre dans lequel il laisse les kurdes livrés à eux-mêmes et les contraint de se jeter dans les bras du moins pire de leurs ennemis. Ce faisant, il ouvre à Vladimir Poutine l'autoroute de la suprématie au moyen-orient, place stratégique par excellence pour ses gazoducs lui rapportant de préciseuses devises. Du coup, l'Iran joue aussi les apprentis sorciers en Syrie, avec le soutien des russes qui excitent les réflexes de Trump qui demeure bien chauffé par Trump et ses faucons [pourtant bien vrais] ou Israël [laquelle est en crise institutionnelle au point que Netanyahou a jeté l'éponge]. Forcément, face à cela, Erdogan joue les sultans paranoïaques en tapant sur les kurdes avec l'autorisation de Trump et prend en otage l'Europe en la menaçant de laisser passer le tsunami de migrants qu'il retient moyennant finances. Ah l'Europe, justement parlons-en : elle est dévorée de l'intérieur par les courants populistes qui peinent à se maintenir au pouvoir à l'image de Salvini ou de Boris Johnson qui essayent de saborder tout ce qu'ils peuvent en racontant n'importe quoi au kilomètre, tandis que Merkel sombre dans le crépuscule et entraîne avec elle une Allemagne glacée par la recession. La France se remet mal d'un an de crise sociale alors que l'Espagne est devorée par une crise institutionnelle soulignée par la jeunesse espagnole qui descend dans la rue. Un peu comme en Algérie, au Chili, au Liban, en Équateur ou à Hong-Kong. C'est simple : il n'est pas un continent où l'on ne constate une fracture qui soit générationnelle, politique, géostratégique ou fiscale.

Le point commun de tout cela ? La fin d'un système. Oh je sais, je sors les grands mots mais c'est vraiment à cela qu'on est confronté. Trump met en l'air les équilibres mondiaux hérités du dernier conflit mondial, la moindre tentative d'allourdissement fiscal sert d'étincelle [en France, la taxe sur l'essence fit émerger les gilets jaunes et c'est une augmentation du ticket de métro qui plonge le Chili dans l'état de siège] et la rue se déchaîne contre des démocraties [ou assimilées] incapables de vanter leurs mérites face à la colère des revendications trop longtemps tues. Les réseaux sociaux jettent de l'essence sur ces braises déjà bien  virulentes [quand lesdits réseaux ne les allument pas à force de fake news] et c'est le chaos qui s'annonce. Tout le logiciel d'avant est en l'air et Greta Thunberg en rajoute une couche tous les vendredis en incitant les collégiens du monde entier à sécher les cours pour appeler à sauver le monde. Oui, la grille de lecture est désormais impossible au point que même les chinois ne parviennent pas à se décider à faire descendre l'armée à Hong-Kong pour réprimer le soulèvement, alors que c'était un réflexe en 1989. Les journalistes et éditorialistes n'y comprennent tellement plus rien qu'ils racontent n'importe quoi à longueur de temps, pourvu qu'ils fassent de l'antenne. Le vertige est tel que l'on offre tous les soirs à Eric Zemmour une tribune pour déverser son discours captieux qui prépare les esprits aux prochains arguments développés par Marine Le Pen et sa nièce.

On va faire quoi de tout cela ?
Un bien joli futur inquiétant. Certains y voient l'occasion de reconstruire d'autres équilibres en espérant faire la peau au libéralisme économique ayant tout dévasté depuis le début des années 80. D'autres s'inquiètent de la montée des fièvres réactionnaires un peu partout et pour à peu près tout avec toujours le même triptyque : les élites sont pourries, l'étranger [en ce compris, la différence quelle qu'elle soit] est une menace et la force d'antan était protectrice.
Si j'aimerais me dire que les premiers préparent peut-être l'avenir, je suis aujourd'hui des seconds en étant de plus en plus persuadé qu'il ne s'agit pas là d'une fièvre conjoncturelle. L'Histoire nous apprendra dans quelques années qu'il y a là une tendance de fond dont l'origine est à trouver dans le rejet de la Constitution européenne de 2005 qui a mené directement à la première secousse : le Brexit.
Les élites, pourtant nécessaires [parce que je ne crois pas à une société des idées "ubérisée", ni même qu'elle soit souhaitable parce qu'elle est une dictature de l'émotion], sont donc inaudibles et doivent se battre contre des Zemmour, des Trump ou des Salvini. Toute différence est le prétexte à laisser resurgir des hystéries irrationnelles et séditieuses qui fragmentent la société et pulvérisent le contrat social. Enfin, les populistes flattent une nostalgie qui procède de la réécriture de l'Histoire en rappelant la gloire des empires coloniaux en Europe ou la puissance de l'Amérique pour Trump. Voilà le monde de 2019, qui nous conduit au chaos si nous n'y sommes pas déjà.

Hannah Arendt disait : "S'il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare." Au delà du constat redoutable que voilà, tout est fait pour l'y inciter en ce moment ...

Tto, qui voit bien que l'on est en train de basculer