Le décalage

Le slogan disait "L'expérience fera toujours la différence" et c'est resté gravé dans ma tête depuis longtemps. Oh bien sur, avec le temps, j'ai cessé d'encenser la communication de la pate à tartiner qui fait mourir les ourangs-outans [pour laquelle j'ai toujours une nostalgie parce que je me souviens qu'avec ma grand mère nous allions acheter une coupelle de Nutella pour mon goûter], mais il y a tout de même du vrai dans le fait de dire que l'expérience fera toujours la différence.

Alors que nombreux sont ceux qui se laissent avoir par la dynamique de ma Môman, je suis dubitatif depuis le début parce que j'ai coutume de dire que je la connais comme si je l'avais faite. Plus exactement, je connais parfaitement l'équilibre de l'équation familiale et je mesure avec la précision de l'horloger suisse tous les impacts d'un facteur nouveau. Cette lucidité peut paraître salvatrice, elle me bouffe également parce que je ne me trompe pas beaucoup.

"Nan mais ta mère, elle est gère carrément. Regarde : elle prend la voiture, elle va voir ton père tous les jours, elle donne le change. Bref, moi je ne m'inquiète pas !!" me lança samedi matin Zolimari, incrédule de mon état de silence depuis plusieurs jours parce que je suis tourmenté par l'âpreté de la rentrée mais aussi les spectres qui rôdent. Et je les connais si bien pour avoir traversé des épreuves dont on ne se relève normalement pas que je reconnais leur odeur, la lumière qui les accompagne et les sensations qui préfigurent leur venue. Ainsi, d'une voix rauque et étranglée, j'ai répondu à Zolimari : "Ah mais c'est que tu ne la connais pas, tu n'as toujours pas compris comment ils sont. Elle fait mine de gérer mais derrière le rideau, tout est par terre, tout s'est effondré. Ma mère est une petite fille qui s'accroche aux apparences jusqu'à ce qu'elles ne riment plus à rien. Toi tu y crois ? Moi, pas du tout et plus elle sur-démontre, plus je suis effrayé de ce que je vais avoir à ramasser."

Devant ce constat implacable, il a tenté de me dire que je me trompais peut-être, que cette fois ce ne serait pas pareil et quelque chose d'autre encore que je n'ai pas écouté. 
A tous ceux qui me demandent comment va mon père, je préfère répondre un sibyllin "Ce n'est pas terrible" pour éviter d'avoir à trop expliquer qu'il se remet péniblement d'une opération ayant soudé plusieurs vertèbres avec 35 points de suture. Pourtant, cette opération était salutaire parce qu'il était condamné à s'asseoir dans un fauteuil prochainement s'il ne l'avait pas fait. En baver ou ne plus bouger, le dilemme n'en était pas un sauf qu'il faut composer avec la réalité et remiser aux antiquités la statue du Commandeur inaltérable et surhumain. Oui, mon père passe son temps à s'accrocher à l'image de l'homme insubmersible qu'il n'est plus depuis très longtemps et ses 70 bougies d'anniversaire n'arrangent pas les choses. Le seul hic, c'est que ma mère - qui dénonce cet aveuglement - est la première de ses supportrices et forcément, quand la réalité ne permet plus de s'illusionner, le réveil est compliqué.

Hier midi, en arrivant chez mon neveu dont on fêtait les cinq ans, elle m'a appelé. Sa voix sombre appela des précisions de ma part et elle a fondu en larmes. Zolimari qui était en face comprit alors que j'avais mille fois raison et j'ai repris mon rôle de sermoneur pour recadrer ce qui doit l'être, rappeler à ma mère que je n'ai pas besoin qu'elle flanche parce que les deux sur les bras, ce ne sera pas possible. Il m'a également fallu remettre quelques petites choses dans leur contexte et notamment qu'à être shooté aux doses de morphine comme il l'est, oui mon père perd un peu la boule mais je pense que c'est conjoncturel. Je suis allé le voir hier après-midi, il rangeait un peu sa chambre ... c'est meilleur signe même s'il a voulu jouer le fanfaron et n'a pas tenu plus d'une demi-heure. Il est faible, c'est un fait. Il veut se remettre vite, c'est encourageant mais il confond, comme toujours, vitesse et précipitation. Il semble déjà avoir digéré le fait que cela allait prendre de longues semaines ... il n'y a que lui qui voulait croire que ce serait différent.

Tto, en mode combat