2019 - CABINET DE CURIOSITES

Karl Gorath avait un mauvais karma ...

Karl Gorath’s suffering didn't end with the Nazi regime

Karl est né à Bad Zwishenahn, dans le nord de l’Allemagne, et tout a commencé alors qu'il venait tout juste de fêter ses 26 printemps à une époque où tout n'est qu'hiver et crépuscule. En effet, Karl est homosexuel et par voie de conséquence, il est envoyé dans un camp de concentration après que son amoureux jaloux l’ait dénoncé. On est toujours trahi que par les siens ...

Arrêté en vertu du paragraphe 175, il a subi les conséquences de la loi criminalisant l'homosexualité dans l'Allemagne du IIIème Reich. En effet, les nazis traitaient l'homosexualité comme une "maladie" qui devait être "soignée" et maintenaient les hommes homosexuels dans les sous-camps éloignés des autres prisonniers afin d'empêcher la soi-disant "maladie" de se propager, parce qu'évidemment c'était contagieux. On devrait d'ailleurs faire un peu plus de cas des pratiques homosexuelles de dignitaires nazis comme de l'homo-érotisme de la propagande nazie pendant cette période. On trouve ainsi dezs écrits qui expliquaient que "l'orientation homosexuelle n'est pas considérée comme un délit, c'est le comportement qu'elle induit nécessairement qui est réprimé". Himmler sera l'un des plus fervents combattants de l'homosexualité. 
Quoi qu'il en soit, Karl a été déporté à l'instar de 100.000 homosexuels allemands selon des documents nazis, entre 1933 et 1945.

Karl a été envoyé dans le camp de concentration de Sachsenhausen, près de Hambourg, puis transféré à Auschwitz en Pologne. Il a été étiqueté comme prisonnier politique à Auschwitz et portait un triangle rouge sur sa combinaison rayée plutôt qu'un rose pour les hommes homosexuels, car il avait refusé d'obéir aux ordres lorsqu'il travaillait à l'hôpital de Sachsenhausen. Est-ce finalement la seule fortune qu'il eut à subir dans son malheur ? On ne le sait pas.
Pourtant, même dans cet enfer, Karl a confessé qu'il avait trouvé un amoureux polonais, Zbigniew, à Auschwitz. C'est probablement ce qui lui a permis notamment de tenir puiqu'il a vécu jusqu'à sa libération en janvier 1945. La libération providentielle et assez inespérée pouvait légitimement laisser entrevoir des jours meilleurs ...

La souffrance de Karl Gorath n'a pas pris fin avec le régime nazi

Ce ne fut pas le cas et après la libération, l'enfer a continué et c'est cela qui mérite que je te raconte son histoire aujourd'hui.

Après les persécutions nazies comme l'épreuve des camps de concentration, la libération ne libéra pas Karl pour autant. Pourquoi ? Parce que Karl était toujours homosexuel et que ... l'article 175 du code pénal allemand [le fameux paragraphe 175] est demeuré en vigueur. Les homosexuels sont en effet la seule catégorie de victimes du nazisme qui ont continué à être poursuivis en Allemagne après la fin du conflit mondial, au titre de la même législation. Régis Schlagdenhauffen souligne même que « de manière générale, les « homosexuels » qui ont survécu aux camps ont été emprisonnés après 1945, puisque l'homosexualité a continué à être condamnée par le Code pénal allemand après la guerre ». L'article 175 n'est cependant pas une création nazie puisque le texte remonte à l'unification du système juridique allemand en 1871 sous l'autorité du chancelier Otto von Bismarck : la situation était en effet différente avant, l'homosexualité étant tolérée en Bavière mais pas dans le nord du royaume [en Prusse, dans le royaume de Saxe et dans les villes-États de Hambourg et Brême] où le coït anal entre hommes était considéré comme contre-nature. Si en 1871 la condamnation est générale, il est clair que les nazis ont considérablement aggravé le texte pénal le 28 juin 1935 :

§ 175 Un homme qui commet un acte sexuel avec un autre homme ou qui se laisse utiliser par lui dans ce but est puni de prison. Dans le cas d'un participant qui, au moment des faits, n'avait pas encore 21 ans, le tribunal peut renoncer, dans les cas les plus légers, à punir.

§ 175a Est puni d'une peine de travaux forcés pouvant s'élever jusqu'à dix ans, en cas de circonstances atténuantes d'une peine de prison ne pouvant être inférieure à trois mois :

  1. un homme qui oblige un autre homme, par la force ou par une menace mettant présentement en danger son corps ou sa vie, à commettre un acte sexuel avec lui ou à se laisser utiliser par lui dans ce but ;
  2. un homme qui décide un autre homme, en usant d'une dépendance fondée sur une relation d'autorité, de travail ou de subordination, à commettre un acte sexuel avec lui ou à se laisser utiliser par lui dans ce but ;
  3. un homme de plus de 21 ans qui séduit un mineur masculin de moins de 21 ans, afin qu'il commette avec lui un acte sexuel ou qu'il se laisse utiliser par des hommes en vue d'un tel acte ou qui s'offre dans ce but ;

§ 175b Un acte sexuel contre nature qui est commis par un homme avec un animal est puni de prison ; la perte des droits civiques peut être également prononcée.

Aggravation en effet parce que l'on passe du concept des "actes sexuels contre nature" [widernatürliche Unzucht] à tout "acte sexuel" [Unzucht], ce qui veut donc dire que cela inclut ceux avec ou sans pénétration ou éjaculation. Ensuite, tout le pouvoir est laissé au juge d'apprécier selon des principes de base du droit pénal ou encore le sentiment général sain comme les sources non écrites du droit, l'opportunité de condamner tout acte qu'il estime contraire à la morale. On nage [on se noie même] en pleine subjectivité.

Une fois la guerre finie, en Allemagne de l'Ouest, la légalité de la répression de l'homosexualité par le régime nazi est confirmée par la Cour fédérale constitutionnelle en 1957, sur la base du même texte ! C'est ainsi qu'environ 45.000 condamnations ont été prononcées à ce titre entre 1950 et 1966. Il faudra attendre 1969 pour qu'enfin soient abolies les infâmes dispositions de 1935 du paragraphe 175. Et il faudra attendre 1994 pour que le paragraphe 175 lui-même soit rayé du code pénal de l'Allemagne réunifiée. A l'est, la RDA rétablit plus rapidement la version antérieure à 1935 du paragraphe 175 pour l'abolir en 1968. Voilà pour le contexte mais revenons-en à Karl qui a été libéré en 1945 mais est toujours homosexuel ...

De fait, il est toujours sous le coup des immondes dispositions du paragraphe 175 et, sans surprise, il a été de nouveau arrêté dans les années 1950.
Ce qu'il y a d'exstraoridinaire dans l'histoire de Karl ne tient pas seulement à la survivance d'une disposition légale nazie par delà la libération qui envoya tout de même jusqu'à 15.000 homosexuels en camps de concentration [seulement 4.000 survécurent]. Non, ce qu'il y a d'extraordinaire dans l'histoire de Karl, c'est que dans les années 1950 lors de son procès, il s'est aperçu que c'était le même juge qui l'avait déclaré coupable du "crime" et l'avait envoyé dans un camp de concentration avant la guerre qui instruisait son procès. Il fut donc condamné deux fois, pour la même chose, sous deux régimes différents au seul motif qu'il avait une sexualité homosexuelle.

De nombreux survivants des camps nazis ont réclamé des réparations après la Seconde Guerre Mondiale. Karl ne pût obtenir réparation parce qu'il avait été condamné au titre de l'article 175 du code pénal lequel était toujours en vigueur. Karl est décédé en 2003 sans jamais obtenir réparation pour ses souffrances infligées par les nazis, mais a raconté publiquement son histoire [relatée dans le documentaire "Paragraphe 175" sorti en 2000].

Tto, qui trouve cela sidérant