Mise en quarantaine

Ce soir, mon frère et ma belle-soeur [qui ne l'est pas vraiment mais si quand même après 22 ans de concubinage notoire et deux enfants] fêteront leurs quarante ans. Un peu décalée certes, cette fête aura lieu presque trois semaines après la semaine maléfique où lui comme elle ont eu la bonne idée de naître à quatre jours d'écart [tout en mettant leur fille entre les deux].

Quarante ans ... voilà qui laisse songeur n'importe qui et pourtant, cela ne me file pas le moindre blues. Zolimari, qui y passera l'année prochaine, angoisse déjà. Moi, je me souviens que je l'ai bien vécu, pas l'ombre d'un tourment mais cela fait tellement rire tout le monde quand je dis que je n'ai pas de problème avec mon âge. Oui mais voilà, 40 ans c'est une étape et nous en discutions ce wikende avec Zolimari qui a appris que son demi-frère est en pleine crise ... de la cinquantaine. Oui, il m'a inventé ça, "la crise de la cinquantaine". J'ai alors pris mon ton professoral et nous avons discuté de tout cela.

Quarante ans, c'est un cap, que l'on soit un homme ou une femme. C'est une charnière qui permet aux femmes d'être étourdissantes parce qu'elles sont libérées d'un rôle maternel qui est soit derrière elles, soit auquel elles ont renoncé ou encore elles ont bien compris qu'elles n'y arriveraient pas. J'ai été très amoureux d'une femme de quarante ans et je n'ai jamais trouvé mieux que la chanson de Dalida pour résumer le tourbillon d'une femme à quarante ans. Pour une fois, les paroles de Didier Barbelivien touchent juste : "Entre l'automne, et le printemps, on est une femme à 40 ans [..] on est une femme tout simplement, on sait tout pardonner d'avance. J'ouvre les yeux et maintenant, je suis bien dans mes sentiments et la solitude a son charme, je ne regrette rien vraiment, autour de moi la mer est calme, les Rimbaud de mes 18 ans n'osent pas m'appeler Madame".

Quarante ans, c'est aussi une page qui se tourne chez un homme. La fameuse crise de la quarantaine n'est pas exclusivement masculine mais elle a longtemps donné l'occasion d'y trouver matière à des vaudevilles divers et [in]variés. Oui, l'homme de 40 ans commence à se rendre compte du temps qui passe et du fait qu'il n'a plus les 20 ans flamboyants auxquels il voue une nostalgie dévorante. C'est à cette occasion donc qu'il essaye de rattraper le temps perdu à diverses considérations en se consumant à nouveau sur l'autel de la séduction. C'est précisément cette séduction qui lui donne l'étourdissement d'échapper à l'image du quadragénaire [ah oui, il faut arrêter de dire "quarantenaire", ça ne veut rien dire], celle de celui qui aura renoncé définitivement à tout cela. 
- Ah oui mais dis donc Tto, tu es passé par les 40 ans et donc tu as fait ta crise de la quarantaine ?
- Tu sais, Zolimari, j'ai le douloureux avantage de ne pas avoir à rechercher ailleurs ce que j'ai déjà, d'avoir bien vécu une bonne partie de ma jeunesse sans avoir à regretter de ne pas avoir fait grand chose et aussi, mais surtout, d'avoir côtoyé de très près des hommes qui se sont fourvoyés dans cette crise. Mon père n'en est que l'exemple paroxystique.

Alors oui, j'ai eu quarante ans. Oui moi aussi, j'aurais pu me dire que c'était mieux avant quand je levais n'importe qui pour me donner du bon temps et être léger comme l'air. Sauf que je ne l'ai pas fait comme je ne fais pas de plans sur la comète en me disant que sentimentalement l'herbe est plus verte ailleurs. Bien sur qu'ici, de temps en temps, j'explique que je vis avec un garçon qui est parfois difficile et je ne conteste pas ne pas l'être par ailleurs. Sauf que je sais d'où l'on vient, je sais aussi où l'on va et je me doute aussi que les sirènes ont toujours la propension de proposer des plaisirs factices détournant d'un cap, à l'instar de l'Odyssée. Je ne prétends pas être irréprochable mais je sais au moins ce que je ne veux pas parce que j'en connais le goût amer et destructeur qui a failli me détruire. Pour un coup de bite, on peut tout mettre par terre et tout casser. Il y a des ivresses fugaces qui n'en valent pas la chandelle même si l'on imagine que l'on sera toujours plus fort que les autres à cet égard.

C'est peut-être pour cela que j'ai réussi à affronter sereinement les quarante bougies de mon gâteau ... fort de cette expérience personnelle et du fait que je vis avec un garçon qui me convient, y compris avec toutes ses imperfections. Lui, en revanche, aura quarante ans et ma mission est de faire en sorte de le pacifier à ce sujet. C'est aussi pour cela que je saisis toujours la perche quand il me la tend sur le sujet.

Tto, qui va faire la fête avec son frère quadragénaire