Les pages qui se tournentC'est en croisant la réflexion d'un journaliste dernièrement que je me suis rendu à sa conclusion, implacable, imparable et quasiment évidente : la décennie qui s'achève correspond également à la conclusion de shows télévisés [désolé, je reprends un peu la terminologie américaine ... mais tu peux parler de séries si tu veux rester franco-français] emblématiques de la décade considérée.

Loin de moi l'envie ni l'idée de te spoiler [d'autant que ce serait gâcher un plaisir que des crétins s'amusent à faire pour le plaisir de nuire ou de se rendre intéressants ... c'est dire l'intérêt qu'il faut leur porter], mais il est vrai que nous sommes en vue de l'épisode final de "The Big Bang Theory", que l'ultime acte des "Avengers" est sorti au cinéma avec le fracas qui s'apparente à l'histoire apocalyptique en question et que "Game of thrones" captive les foules au delà des espérances de HBO [il se murmure qu'OCS atteint des niveaux d'audience jamais égalés].

C'est assez amusant de se dire que chacun dans leur domaine, ces shows auront marqué la décennie. "Game of thrones" restera le médievo-soap drama par excellence. "The Big Bang Theory" demeurera la sitcom qui aura marqué au fer rouge les années 2010. La saga "Avengers" domine le box-office cinéma dans son ensemble, et particulièrement l'univers des super-héros au point que l'overdose est proche.

Revisitant les classiques du genre qui leur est propre, chacun des shows a renouvelé le genre. "The Big Bang Theory" a ouvert la voie à une écriture que Chuck Lorre décline dans chaque nouvelle production à laquelle il est associé. L'écriture est incisive, inclusive d'un univers auquel on appartient ou pas [celui des millenials] et la bible des personnages est un peu plus dense que celle de "Seinfeld", "Friends" ou autres "Maguy". Sheldon, comem d'autres, évolue et c'est bien ce qui permet de tenir douze saisons sans en raccourcir une seule [comme c'est la grande tradition en ce moment]. Le dernier épisode a été tourné il y a quelques jours, mettant un terme à une série de 274 qui ont permis de donner à CBS un avantage d'audience incroyable dans le fameux bloc de sitcoms du jeudi [où l'on trouve le pas assez regardé en France "Mom" ... de Chuck Lorre aussi]. Bien sur, c'est une sitcom donc on n'est pas dans le royaume de la finesse mais je ne crois pas avoir regardé un épisode sans avoir rigolé deux ou trois fois [la mère d'Howard étant un incontournable].
Comme tout show à l'américaine qui casse la barraque, les guests furent nombreux : Charlie Sheen, le Prix Nobel de physique 2006 George Smoot, Wil Wheaton vu dans "Star Trek : La Nouvelle Génération", Katee Sackhoff qui joua Starbuck dans "Battlestar Galactica", Stan Lee évidemment, le fondateur d'Apple Steve Wozniak, George Takei de "Star Trek", LeVar Burton et Brian Greene de la série "Star Trek : La Nouvelle Génération", le physicien Stephen Hawking, Howie Mandel qui anima nombre de jeux télévisés, l'astronaute Buzz Aldrin, Carrie Fisher, Nathan Fillion de "Castle", Elon Musk, Adam West qui campait Bruce Wayne dans la série "Batman" de 1966 à 1968, Ellen DeGeneres, Bill Gates, Mark Hamill, le célèbre Capitaine Kirk William Shatner, Kareem Abdul-Jabbar au cours de la dernière saison ... mais également la voix de Leonard Nimoy ou encore Christopher Lloyd croisé dans "Retour vers le futur". 
Pour le plaisir, voici le flashmob "Call me may be" de 2012, entamé sur le tournage pour le plus grand plaisir du public !

Forcément, avec les "Avengers", on n'est pas dans la même catégorie et c'est quand tu repenseras aux années 2010 que tu te souviendras que Marvel et Disney ont réinventé les films de gladiateurs modernes en assaisonnant tous les super-héros possibles et imaginables pour des épopées qu'Ulysse n'aurait pas daubé. En regardant il y  a quelques jours un passionnant documentaire sur les films de gladiateurs, j'ai été saisi dès les premières images par la similitude frappante entre les films de Steve Reeves et les acrobaties de Robert Downey Jr et consorts : exaltation des corps et de la performance, apocalyspse toutes les trois minutes, péril civilisationnel généralisé et cohorte de bons sentiments sirupeux quand il ne s'agit pas de trimballer des valeurs morales propres à l'Amérique de 2010. En cela, les "Avengers" flanqués des séquelles et cross-over divers et variés auxquels on a été biberonnés depuis des années sont l'illustration de la résurgence évidente du film de gladiateur qui se finit inéluctablement par la triomphe du bien contre le mal, dans un théâtre religieux évident. Oui, tout est religieux et c'est aussi en cela que cela colle parfaitement à l'époque, à la décennie et même à l'air du temps. Pourtant, Disney sonne le glas des aventures des héros avant que ne soit démonétisée la franchise et que l'on bascule dans "Avengers contre Godzilla", "Les Avengers vont au ski" ou encore "Les Avengers chez les nudistes". C'est salutaire et correspond finalement à la chronologie des modes cinématographiques : le cycle des péplums ne dure qu'une génération, 20 ans. Or, si tu y regardes de plus près, voilà vingt ans que l'on te sert des super-héros partout et à toutes les sauces. Disney a bien compris qu'il convenait de mettre au frigo tout cela et d'en terminer avec les Avengers qui reviendront bien un jour mais plus tard. En tout cas, au cinéma, les années 2010 seront bien celles des Avengers.

Au frigo aussi Jon Snow et ses acolytes parce que HBO a décidé de tuer la poule aux oeufs d'or avant que "Game of thrones" ne se banalise. Après les succès "Oz", "The Soprano" ou "Sex and the city", c'est le titre de la série la plus téléchargée légalement et surtout illégalement que le network appartenant à la Warner [qui produit également "The Big Bang Theory"] a ravi. On a tout dit que le show le plus important des années 2010, qu'il était surcôté, qu'il ne méritait pas tous ces honneurs, que c'est un soap qui utilise les ficelles de "Santa Barbara" ou "Côte Ouest" mais en réhaussant la qualité ... oui, on a tout dit et j'ai résisté quelques années avant de me jeter à corps perdu dans l'étourdissement de ce qui n'est pas une série comme les autres. Certes, il y a la dose de zombies qui va bien, les dragons qui donnent le côté héroic fantasy, les trahisons et les jeux de pouvoir qui vont bien [et rappellent "House of cards", fusillé par NETFLIX à cause de Kevin Spacey] ou que sais-je encore. Mais il y a surtout un phénomène "Game of thrones". On aime ou pas mais chez ceux qui s'y sont lancé vraiment [sans abandonner au bout du deuxième épisode hein], je n'ai jamais entendu quelqu'un me dire qu'il avait arrêté en cours de route. C'est extrêmement bien fait, un peu facile sur certains aspects [je ne peux rien dire] et très addictif au point que certains ne supportent pas la linéarisation de la série. En effet, "Game of thrones" est le dernier drama à être linéarisé, c'est à dire à devoir se suivre semaine après semaine à l'heure de NETFLIX où l'on fait une série dans un wikende. Cela ajoute au plaisir de mon point de vue, cela oblige à ne pas tout dévorer d'un coup comme s'il fallait surconsommer mais HBO génère de la frustration [d'ailleurs, l'attente de 18 mois entre la fin de la saison 7 et le début de la saison 8 fut paroxystique].
Dans trois semaines maintenant, nous en aurons terminé avec "Game of thrones" et nous verrons bien qui s'installera sur le trône de fer. Les paris vont bon train et je me suis encore fait avoir au cours du magnifique épisode 3 de la saison 8 en prédisant une fin qui n'est pas celle que j'ai vue.
Surtout, "Game of thrones" à cause de la linéarisation créé le rendez-vous commun, donne une préoccupation commune à toute la planète au même moment comme s'il s'agissait d'une finale de coupe du monde de football ou une cérémonie d'ouverture de Jeux Olympiques. C'est ce qui est bluffant dans le phénomène : tout le monde est fébrile le dimanche soir parce que l'on sait qu'on va avoir notre dose de "GoT", en slalomant entre les spoils du lendemain si le sommeil a gagné la bataille de la nuit. J'ai lu que "Game of thrones" provoquait une sorte de communion, c'est un peu cela ... un rendez-vous culturel propre à des centaines de millions de téléspectateurs qui, frénétiques, attendent le dénouement avec une frustration décuplée à chaque twist d'épisode.
Là aussi, les valeurs ne manquent pas et l'Amérique en profite pour évangéliser les adeptes à coups de condamnations et de mise à l'index. Le truc, c'est que tout est décomplexé et, pour la première fois à cette échelle, les show-runners n'ont pas hésité à élaguer le casting à la sulfateuse régulièrement au point que l'on a pu se demander qui finirait par conserver suffisamment de vie pour échapper à l'hécatombe.

Le point commun de ces trois shows [que tu regardes ou pas ... moi oui], c'est qu'ils sont certes représentatifs de la décennie 2010 mais pas seulement. Ils parlent tous d'une différence singularisante qui impose de rentrer dans un tronc commun. A bien y regarder [c'était plus clair dans les "X-Men"], tout différend que l'on soit, c'est pour le dénominateur commun de tous. La science et le progrès dans "The Big Bang Theory", l'humanité dans "Avengers", la vie contre les ténèbres dans "Game of thrones". C'est assez saisissant aussi de voir que tout cela est parfaitement connecté à l'époque du moment où l'on pousse à cette singularité [en mettant en exergue l'individu et son droit à être celui qu'il veut de son propre fait] tout en écrasant toute velléité de remettre en cause le contrat social. Même les Avengers, avec toute la supériorité de leurs pouvoirs, n'existent désormais que par la combinaison de ceux-ci. Dans "The Big Bang Theory", les nerds ne le sont pas et parviennent à fonder une famille parce qu'ils sortent de ce repli sur eux-mêmes et de la déconnexion avec le monde réel qui prévalait au début. Dans "Game of thrones", c'est carrément le sujet cathédrale : chaque famille est une individualité mais tout le monde avance dans le même sens puisqu'il y a bien une couronne des sept royaumes et que tout le monde veut s'asseoir sur le trône pour mieux en assurer la direction commune.
L'autre point commun assez évident, c'est le malthusianisme qui s'instile dans chacun des récits. Exprimé ici et là, il est carrément explicite dans "Avengers : Infitiny war" et c'est aussi saisissant de voir qu'il ne choque plus grand monde de dire qu'une partie du groupe doit périr pour permettre à l'autre de survivre. Dans "Game of thrones", on y a droit à chaque saison. Dans "The Big Bang Theory", Sheldon Cooper explique le plus calmement du monde que c'est mathématique. Voilà bien un message ténébreux s'il en est que de mettre dans la tête de chacun, au travers de trois shows résumant la décade qui s'achève, l'idée que tout le monde ne pourra pas survivre et qu'il faut couper certaines branches pour que l'arbre continue à monter au ciel. A bien y regarder et probablement avec une focale plus politique, les mouvements populistes bruns qui émergent partout ne disent rien d'autre en ce moment.

Dans quelques jours, nous en aurons fini des aventures de Shelon, Jon ou Iron-Man. Une nouvelle page s'ouvrira sur la décennie à venir mais d'ici là, on va pouvoir se régaler. Je suivrai le dernier épisode de "The Big Bang Theory" en direct comme les trois derniers épisodes de "Game of thrones", également en direct. Et ce soir, je vais tourner la première page en allant voir comment s'achève l'épopée des Avengers ...

Tto, très intéressé par cette concordance