Beau comme du LaiLes moins de 35 ans n'ont évidemment aucun souvenir des mélodies qui accompagnaient l'habillage de FR3, je ne les accable pas ... je les plains surtout.

Lorsque naît la troisième chaîne en 1975 [une si belle année], on bâtit France Régions 3, la chaîne qui rapproche les territoires. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'hexagone bleu du logo est si important, le tout inserré dans un oeil très en vogue à l'époque. La chaîne émet sur des plages horaires assez courtes, de 17h à 23h pour faire simple mais elle dispose déjà d'une empreinte particulière avec des émissions aussi émblématiques que les mythiques "Jeux de 20 Heures", les dessins animés d'avant 20 heures, "Thalassa" et une offre de programmes moins populaires que celle de TF1 et Antenne 2 qui rivalisent de stars.

A l'appui de tout cela, le patron de FR3, Claude Contamine, confie à Gérard Marinelli la création de l'habillage comme Jean-Michel Folon avait la charge de celui d'Antenne 2. Avec Marinelli, Contamine veut une signature musicale et quoi de mieux que d'aller chercher l'oscarisé Francis Lai pour composer l'indicatif de la chaine et les génériques.

Avec "Les yeux du cinéma", Francis Lai va se surpasser et proposer l'un des plus beaux génériques de télévision depuis des décennies. C'est le générique qui est toujours utilisé d'ailleurs aujourd'hui pour le "Cinéma de minuit". A l'origine, il introduisait tous les films de cinéma diffusés sur FR3, le lundi et le jeudi soir. Dans la discographie de Francis Lai, la version étendue du générique s'intitule "Les étoiles du cinéma".

C'est simple ... ce générique est magnétique. Il se concentre, avec une musique aussi bien simple et emphatique, sur le regard et l'intensité de ceux des plus grandes étoiles du cinéma. Ces regards sont un trait d'union entre tous ceux qui reconnaissent les yeux si particuliers des légendes du septième art. D'ailleurs, je me suis toujours étonné que l'on ne parvienne jamais à dresser la liste de ceux qui figurent dans ce générique.

Bien sur, au début, c'est Marlon Brando qui ouvre le bal, suivi de Marlène Dietrich puis James Stewart avant que Paul Newman ne prenne place. Après c'est plus compliqué : Silvana Mangano avec sa frange puis Elizabeth Taylor avant que l'on ne retrouve le regard de Bourvil. La suite redevient obscure : Ivan Mosjoukine peut-être puis Bette Davis, laissant le champ à Maria Felix peut-être. On reconnaît ensuite Arletty, puis Alain Delon. Mais sur la treizième paire d'yeux, je sèche. Joan Crawford vient probablement ensuite [ou s'agit-il d'Ava Gardner mais j'en doute] et l'on finit par Audrey Hepburn et Michèle Morgan.

Qu'il est beau ce générique ... trente secondes, pas plus mais c'est déjà tout un monde, toute une nostalgie qui s'ouvre devant toi, qui t'invite sans tambours ni trompettes à aller chercher ce supplément d'âme, ces histoires enivrantes ... oui, c'est vraiment l'aspect nostalgique qui me plaît le plus dans les notes de Francis Lai, renforcé par les regards assemblés par Gérard Marinelli qui donnent un canevas de destins, de personnalités, d'émotions et de sensations à nulles autres pareilles. On est souvent fasciné par les destins des stars du cinéma en noir et blanc, peut-être parce que ces personnalités abîmées faisaient passer des émois, ouvraient sur des fêlures que l'on a enfoui bien profond et dont on serait présomptueux de penser que l'on en aurait le monopole. Le choix des regards, se succédant comme s'il s'agissait d'un catalogue frénétique, renforce la pénétration des notes mélancoliques qui n'appellent pourtant pas à se lamenter d'avoir vu filer un temps révolu mais invitent à revenir sur ces terres si fertiles en ébranlements, en passions et en exaltations. C'est peut-être cela la magie ... c'est en tout cas la grâce et le plaisir. 

Francis Lai est décédé le 7 novembre 2018.

Tto, qui a des étoiles dans les yeux et les oreilles