2018 - LA PREMIERE FOISVoilà plusieurs mois que cela durait, plusieurs mois que j'alternais les apocalypses et les ténèbres, plusieurs mois que j'étais maintenu un peu à bout de bras par celui qui a sauvé ma vie. A chaque fois que je me remémore cette période sombre sinon crépusculaire, j'ai l'impression que cela a duré deux ans alors qu'en fait non, même pas une année, tout juste dix mois.

Mon père était parti, il avait trouvé ailleurs des raisons d'être heureux  après m'avoir expliqué que désormais, c'était à moi de tenir. Je n'vais pas encore 10 ans et déjà j'avais à faire face à des responsabilités écrasantes.

N'empêche que j'avais tenu. Faisant face aux délires, aux cris, aux chantages affectifs les plus vertigineux, aux incertitudes de s'endormir en se disant que peut-être le lendemain matin je serais orphelin, à l'absence le jour de mon anniversaire, aux vacances d'été qui ne furent rien d'autres qu'une succession d'épreuves entre huissiers qui menaçaient de tout prendre et les pleurs d'une mère inconsolable, aux vexations d'une famille qui choisit d'enfoncer encore plus l'une des leurs avant - un peu tard - de tendre enfin la main ... oui, vraiment, quand mon institutrice de CM1 demanda rendez-vous à ma Môman pour savoir pourquoi je ne fournissais pas le travail demandé, elle lui expliqua qu'il y avait des raisons.

C'était un soir d'octobre ... un soir comme seule la proximité du funeste mois de novembre en produit : un ciel bas, pas de lumière, de la pluie et du vent. Il devait être aux alentours de 19h ou peut-être un peu après, je ne m'en souviens plus. Mes parents discutaient fort, ça augurait encore du fait que mon Pôpa allait se barrer chez l'autre, laissant ma Môman dévastée et me forçant à soutenir ce qui pouvait l'être encore pour que cela soit moins dur pour mon frère. Avec les semaines qui passaient, ma Môman reprenait du poil de la bête mais on alternait les états de quasi-normalité et les failles aux profondeurs abyssales. Il est fort probable que, les laissant s'étriper, je regardais alors la télé ... cette bonne vieille télé des années 80 pour laquelle j'ai tant d'affection ne serait-ce que parce qu'elle m'a aidé aussi à maintenir la tête hors de l'eau.

Mon père arriva pour me voir, j'anticipais que ce fut pour me dire qu'il ne resterait pas dîner, une fois de plus. Cependant, ce n'était pas cela ...
- Tto, est-ce que tu peux téléphoner à Françoise [sa maîtresse] pour lui dire que je ne viendrai pas ce soir ?
- Hein ? Tu restes avec nous ?
- Ta mère n'est pas bien et il faut qu'on discute ...
- Ah euh, oui mais je lui dis quoi ?
- Ce que tu veux, mais appelle-la et dis lui que je ne viendrai pas ce soir.

Dans cette aventure et à l'image de ce qu'il fit ce jour là, mon Pôpa m'associa de fait à ses frasques. C'était d'une perversité inconsciente, c'était peut-être parce qu'il pensait que c'était plus facile pour lui de se dire qu'un soutien pourrait éventuellement se trouver chez moi, c'était surtout épouvantable pour un petit garçon de 10 ans à qui l'on demandait d'assumer beaucoup trop tout en étant complice de quelque chose dont il ne profitait pas. Sa demande me laisasit sans voix, il allait falloir que je fasse le service après-vente de ses choix !

Ai-je appelé ? Me suis-je abaissé à faire ce qu'il avait osé me demander ? Oui, parce qu'à l'époque, j'étais tellement perdu que mon Pôpa était quasiment de l'ordre du divin pour moi. Je l'excusais de tout, on l'excusait de tellement de choses parce qu'il avait perdu ses parents quelques années avant, parce que sa vie n'avait pas été géniale, parce que c'était compliqué en 1985 [finalement, on dit toujours des banalités pareilles], parce que ... parce que c'était mon père. Alors oui, j'ai pris le téléphone tandis qu'ils recommençaient à se conspuer et je l'ai appelée.

Nous nous étions déjà vus plusieurs fois, j'avais même dormi chez elle, à Guyancourt ... elle avait un fils qui était juste un peu plus jeune que moi [typique enfant de parents divorcés], elle avait essayé de me mettre sa poche sans jamais y parvenir. J'ai donc composé son numéro ...
- Allo ?
- Allo Françoise ? C'est Tto.
- Ah [silence] euh oui ... qu'est ce qu'il se passe ?
- Françoise, je t'appelle parce que mon père m'a demandé de le faire.
- Ton p... il y a un problème ? Il va bien ?
- Oui oui, il discute avec ma mère.
- Et ... pourquoi tu dois m'appeler ?
- Françoise, c'est fini. Il ne viendra pas ce soir.
- Comment ça ?
- Je t'appelle pour te dire que ...
- Pourquoi tu dis "fini" ?
- Parce que je le connais Françoise, je vois bien que c'est fini. Là ce soir, il ne se sent pas bien donc il va rester avec nous, sa famille. C'est pour cela que je t'appelle, pour te prévenir.
- Il ne se sent pas bien ? 
- Il ne faut pas t'inquiéter, il discute avec ma mère mais voilà, ce soir comme d'autres, il ne viendra pas Françoise. C'est fini.
- Je ne pense pas, merci d'avoir appelé quand même.

Elle raccrocha sèchement. Moi, de mon côté, j'avais instillé le poison du doute sans préméditation, à l'instinct. J'avais compris que pour la première fois mon père avait décidé de rester avec nous depuis des mois, pour la première fois il ne voulait pas parler à sa maîtresse, pour la première fois ma Môman avait repris le dessus. Il était donc utile et nécessaire de dire à sa rivale qu'elle ne s'en rendait pas compte là mais qu'elle avait déjà perdu. Je le connais mon Pôpa, je le connais même par coeur puisque les épreuves que nous avons traversées m'ont permis de connaître toutes ses facettes, et aussi parce qu'il parait que j'ai une bonne partie de son caractère. Ce soir là, j'avais compris que le match commençait à tourner en ma faveur après de longs mois de souffrances. Il fallait seulement donner un coup de pouce au destin et affaiblir le camp d'en face en la faisant douter.

Tout n'ira pas aussi rapidement que je l'avais souhaité, elle reprendra sévèrement la main mais à la faveur d'un peu de vinaigre sur la plaie que je venais de lui infliger, quelques semaines suffirent. Je n'avais pas à faire tout cela ni à passer ce coup de téléphone. Il y a cependant des choses qu'il faut faire même si l'on sort de son rôle [dont j'étais sorti de toute façon depuis bien longtemps] parce que c'est utile.

Tto, qui a repris confiance ce soir là