La premièer fois que j'ai fait une croisière

Lorsque nous sommes revenus de l'autre bout du monde et après que nous ayons pu montrer quelques photos prodigieusement belles, la même question est toujours revenue : "et alors la croisière, c'était comment ?", traduisant bien le fait que personne ne pouvait raisonnablement imaginer que je sois à l'aise, comme un poisson dans l'eau, dans un tel environnement.

Pourtant, si tu veux aller en Antarctique, y a pas le choix, c'est par une croisière que tu dois passer. Or, et ce n'est pas grand chose de le dire, la vie en communauté avec des gens qu'on n'a pas choisi, j'ai déjà du mal 15 minutes dans une rame de métro, tu imagines bien la légère anxiété qui était la mienne à l'idée d'être bloqué 22 jours sur un bateau. Et pourtant, je peux le dire clairement : ça s'est très bien passé.

Alors oui, on était parmi les plus jeunes, oui c'est difficile de s'extasier au cours d'une soirée sculpture sur glace, oui on croise des choses particulières qui font se féliciter d'être soi-même quand on referme la porte de la cabine ... oui oui. Mais tout de même, nous ne sommes pas partis sur une Costa Croisières non plus : le voyage en Antarctique coûte quand même un rein, avec un bras et deux jambes donc ça permet déjà de faire une certaine sélection. Pour autant, on n'échappe tout de même pas à tout.

On n'échappe pas à Christiane par exemple, pauvre femme échouée sur cette croisière dans laquelle pas grand chose ne l'intéresse d'autres que les petites maladies des uns et des autres, les fleurs et les magasins de souvenirs. Voilà ... autant dire que Christiane était là parce qu'elle se fait chier toute seule chez elle ou que son coiffeur doit avoir remercié le ciel qu'elle lui fiche la paix le temps de la croisière. Christiane, c'est plus qu'une caricature, c'est un phénomène qui annonce fièrement à tout le monde qu'elle va se laver les cheveux le lendemain, déplore de voir des colonies de manchots parce que c'est déprimant de voir ces "pauvres bêtes isolées sur la glace et qui doivent s'ennuyer à mourir", nie avoir le mal de mer mais se cramponne tout ce qu'elle peut en attendant l'ascenseur sans remarquer que je l'observe derrière, affirme sur ce qu'elle a de plus cher qu'elle avale 30 km à la marche facilement mais est à la limite de la rupture après 10 minutes d'une randonnée où ça grimpait un peu. Je pourrais presque t'en raconter des tonnes tant elle nous a gâtés. C'est simple, avec une complice avec laquelle je me suis super bien entendu puisqu'on bitchait à fond les ballons, Christiane nous a passionnés au point qu'on se retrouvait à chaque fois pour se raconter ce qu'elle avait bien pu sortir comme énormité encore.

Muppet

A côté, tout le monde est fade, même la Mariah Carey de service qui manque de s'évanouir quand on voit une photo où un léopard des mers mange un manchot, qui explique qu'il faut qu'elle passe devant tout le monde parce qu'elle a mal au pied [mais gambade comme une gazelle ou danse sur "Gang nam style" sans aucun problème]. Du coup, devant ça, j'ai trouvé matière à médire en permanence et j'ai, pour cela, trouvé quelqu'un avec qui nous nous en sommes donné à coeur joie. Plus c'était gros, plus on aimait et plus on adorait ... ah oui je sais, tu imagines que c'était le Muppet Show ? Non non, c'était bien pire et au moins, on a bien rigolé de la médiocrité et des autres. Et au fur et à mesure, on a été un peu plus nombreux à le faire ensemble ... et donc clairement, on a joué les trublions, les sales gosses du fond de la c lasse ... pour -je pense - le plus grand plaisir de notre guide pour qui cela changeait un peu des gémissements parce que la télé marche pas ou qu'il fait trop froid.

C'est vrai que c'est une expérience particulière une croisière en fait, c'est un écosystème qui répond à des règles que l'on ne te donne pas forcément tout le temps. Des groupes se forment très vite, on voit aussi certains tenter des approches, on croise à peu près les mêmes têtes pendant plus de 20 jours et on apprend à vivre ensemble. On apprend aussi avec la communauté dans le sens où l'on apprend les rituels de cette communauté. Les repas sont le rituel principal et tu comprends vite qu'avec la tripotée d'anglais, d'allemands et de chinois à bord [que des peuples qui mangent tôt], il ne servait à rien d'avoir l'ambition de se restaurer cinq minutes après l'ouverture du restaurant ... puisqu'il n'y avait plus de place ! Juste en se décalant [et ce n'est pas toujours possible] de 45 à 50 minutes, tu as une paix royale et tu es débarrassé des chinois qui bouffent comme 40, des anglaises exubérantes qui trimballent leur bouteille de vin partout sur le bateau et de deux trois affamés qui tentent [là aussi] de resquiller comme s'il n'y allait pas avoir assez pâtes au fromage. Considérant que les tables sont des tables de 4, 6 ou 8, tu es souvent amené à partager ton repas mais avec le temps, tu te restaures toujours avec les mêmes et c'est très bien parce que ça permet de continuer à dire du mal ...

Après, mes craintes du départ se sont rapidement estompées aussi grâce au fait que notre cabine fut une cabine de luxe, qu'on a rencontré des gens sympas avec lesquels on trouvait toujours le moyen de discuter de choses intéressantes, qu'on ne se marchait pas franchement sur les pieds, qu'on a vu des choses incroyablement belles, que notre guide était super et qu'en plus, c'était facile de se laisser porter pour bénéficier de la bonne organisation générale des choses. Si tu ajoutes une bonne météo et le plaisir de côtoyer un environnement sidérant de beauté en bonne compagnie, ... je suis bien le crash test ultime qui démontre que si avec moi ça passe, tout le monde aimerait. Et c'est bien cela : la première fois que j'ai fait une croisière, ça s'est si bien passé que je n'exclus désormais plus d'en faire d'autres ...

Tto, qui s'amuse en croisière