Le coup de pompe

Plus ça avance, plus je m'interroge sur cette cassure qui remonte au 16 juillet 2018, jour où l'affaire Benalla fut révélée. De cassure, il s'agit réellement d'une rupture. Entre la photo du 13 juillet où le Président de la République exultait en Russie quand l'Equipe de France de football remporta la Coupe et le déluge d'ennuis depuis, il y a un contraste qui interroge à raison du vertige qu'il inspire. 

La focale a brusquement changé, le prisme n'est clairement plus le même et la règle des 3 L n'a jamais trouvé de si flagrante illustration : on lèche, on lache, un lynche. L'état de grâce aura duré quatorze mois mais depuis, Emmanuel Macron n'en finit plus bouffer du sable quoi qu'il fasse, de quoi qu'il s'agisse. Les fameux gilets jaunes n'en sont qu'un nouveau développement.

Je ne veux pas revenir sur ce "mouvement" qui n'en est, à l'évidence pas un. Les "gilets jaunes", cela ne veut rien dire tant il s'agit d'un uniforme commun qui regroupe des gens désespérés économiquement, des postures d'opposants politiques, des fascistes fondus dans un gloubiboulga colérique agrégeant tout et son contraire [on veut moins de taxes mais davantage de services publics ... donc Mr le coiffeur, coupez-moi les cheveux mais gardez bien toute la longueur de ceux-ci], des forcenés désireux de rejouer l'élection présidentielle, des enragés dont il ne faut pas attendre longtemps pour que surgissent leurs opinions racistes, homophobes et séditieuses. Parce qu'enfin, du prix du litre de diesel, on en est à présent à demander la tête du roi, marcher sur l'Elysée et exiger la démission d'Emmanuel Macron. Les shérifs aux gilets jaunes vêtus se sentent pousser des ailes et ce sont précisément toutes les dérives que l'on pouvait redouter qui se font jour à un moment où l'on sent bien qu'il y a du flottement au sommet de l'Etat, que les rumeurs les plus folles agitent les dîners parisiens. C'est quasiment mécanique : la faille Benalla a creusé le canyon dans lequel les aigreurs des contempteurs du Président de la République se déversent pour rogner un peu plus les parois dejà friables d'un exercice du pouvoir trop singulier.

Après, il faut tout de même rappeler que 300.000 manifestants qui en appellent à l'insurection populaire figurant au sein de la Déclaration des Droits de l'Homme, cela ne peut invalider le suffrage populaire exprimé il y a 18 mois et réitéré quelques semaines après par les élections législatives. Sur un corps électoral de plus de 40 millions de citoyens, 300.000 c'est tout de même marginal.
Au surplus, l'insulte quasi-systématique érigée en slogan contre le Président de la République et son épouse donne une idée de la dimension factieuse d'un mouvement soi-disant apolitique qui charrie néanmoins les idées nauséabondes véhiculées par ceux qui ne se remettent pas de la gifle électorale de 2017 ... et même avant. La fracture dite sociale de Chirac était certes un bon diagnostic mais rien n'a été fait depuis pour la combler [encore que le quinquennat de François Hollande a permis de réparer quelques plaies mais insuffisamment]. Tout part du référendum de 1992 sur la Traité de Maastricht où il s'en est fallu de peu et déjà, deux peuples s'opposaient quasi-frontalement.
Par ailleurs, la sociologie politique des barricades jaunies est riche d'enseignement : on fait su story-telling sur le fait que la majorité de ceux qui s'opposent n'avaient jamais manifesté et qu'il y aurait là un soulèvement populaire. 300.000 personnes c'est certes significatif mais cela reste clairement marginal et nous verrons bien, ce samedi pour le second round dans Paris, si l'ambiance est toujours aussi bon-enfant, festive et spontanée. Nous verrons bien si les violences déjà constatées samedi dernier ne se reproduiront pas et si les porte-paroles régionaux des gilets jaunes auront autant de pudeurs à condamner des actes de violence gratuite, des comportements fascisants, des insultes racistes caractérisées quand il ne s'agit pas d'homophobie flagrante. On dit des gilets jaunes qu'ils sont les "oubliés" du quinquennat Macron, en oubliant par ailleurs de faire la somme [peut-être insuffisante] des gestes dont ils ont été destinataires.
Enfin, invoquer la Déclaration des Droits de l'Homme de 1793 au motif qu'elle dispose un droit d'insurrection populaire [ce qui en dit long sur les motivations politiques en cause] oblige également à tenir compte des libertés fondamentales précédentes : oui, l'article 35 de la Déclaration énonce que "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs." c'est bien gentil, mais je rappelle aux juristes de pacotilles que cette partie de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1793 n'a jamais été transposée dans le bloc de constitutionnalité de la Vème République qui n'a repris que la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789. 

L'épreuve de force sera donc terrible, Emmanuel Macron en ressortira durablement sinon irrémédiablement atteint alors qu'il reste plus de trois années de mandat. Il ne serait pas impossible que soit proclamé l'Etat de siège si les manifestations devaient dégénérer, si les institutions devaient subir le risque d'une déstabilisation et si le pays basculait alors dans l'anarchie recherchée par celles et ceux qui sont ivres de colère au point de précipiter tout le monde dans l'abîme. Je pense honnêtement que nous ne sommes pas en présence d'un accès de fièvre mais plus probablement en présence d'une scission qui partage les intérêts et les desseins. Le "Vivre ensemble" n'est plus induit, le contrat social est mis en cause quand certains proclament l'absence de consentement à l'impôt [qui n'est d'ailleurs plus payé par la majorité des citoyens] et l'outrance est devenue le mode d'expression le plus commun pour se faire entendre de médias dits complices mais qui sont suffisamment serviles pour servir la soupe d'une minorité qui a décidé, seule, du bien commun pour la collectivité. C'est un peu l'uberisation démocratique où chacun agit contre l'autre. C'est, en somme, ce que l'on pourrait regarder comme un début de guerre civile, celle-ci étant larvée depuis longtemps. Il n'est pas certain qu'Emmanuel Macron ait pris initialement toute la dimension du problème, de la révolte et des ravages de celle-ci. Le match est entre la rue et lui-même et tout le monde sera perdant, lui comme la rue.
Plus de 40% des français interrogés par un institut de sondage déclaraient voir favorablement l'émergence d'un régime totalitaire en France ... qu'ils se rassurent, on y court avec détermination et une ivresse hystérique.

Tto, qui préfère ne plus lire les réseaux sociaux ni regarder les informations