2018 - LA PREMIERE FOIS

Première partie, ici

- Mais qui t'a fait ça ?
- [silence]
- Tto, je te parle. Ce n'est pas toi tout seul ? Il y a bien quelqu'un qui t'a fait ça ?

C'est tellement difficile de dire [j'allais écrire "avouer" alors que le terme est superbement inadapté] qu'on s'est fait tabasser, pour des raisons que l'on ignore au fond ou alors c'est vraiment qu'être roux est un véritable problème en soi.

Après qu'elle m'eût soigné [les coups étaient assez superficiels malgré tout], la discussion reprit et nous arrivâmes au moment où la digue lâcha. J'expliquai alors que je n'avais rien fait, j'étais juste là, pile au mauvais endroit avec les mauvaises circonstances et puis voilà. 
Minimiser aurait pu passer ... sauf que voilà, ma Môman a connu aussi le savoureux plaisir d'être roux et d'être stigmatisé pour cela, quand elle était jeune.
"Ah mais ça ne va pas se passer comme cela !" éructa-t-elle en me demandant si je savais qui avait fait cela. A défaut, elle me prévint qu'elle irait à l'école pour expliquer au Directeur qu'il n'était pas question d'en rester là.

Ayant reconnu plusieurs de mes assaillants, comme la machine était lancée, et puisqu'il n'était pas question de les protéger de quelque façon que ce soit, je n'ai aps résisté longtemps. Il se trouve que l'un d'eux habitait au bout de la rue où nous étions. C'était le fils de ceux qui tenaient un café/restaurant au bout de la rue. Mes parents râlaient déjà suffisamment contre eux parce que leurs clients venaient se garer devant chez nous et nous empêchaient de pouvoir sortir la voiture qui était dans le jardin. Bref, c'était déjà bien chaud ...

Quand il fut rentré, mon Pôpa fut mis au parfum et ils décidèrent d'aller rencontrer les parents de l'un de mes assaillants le lendemain midi, avec moi.
Les mètres à parcourir pour aller jusqu'au bar furent probablement parmi ceux qui furent les plus longs de mon enfance. J'allais littéralement à l'abatoir, intérieurement dévasté de devoir être humilié à nouveau pour quelque chose que je ressentais déjà comme tellement injuste.

Ma Môman s'adressa directement à la mère, qui était encapsulée dans un petit espace de vente pour encaisser les journaux, les timbres et je ne sais quelle autre babiole que l'on vend dans les cafés. Elle expliqua pourquoi nous venions, me demanda de raconter à la dame ce qui s'était passé. Cette femme, que je ne connaissais pas beaucoup puisque je ne la croisais que quand j'allais acheter des journaux pour ma mère, ne mit pas ma parole en doute et répondit :

"Ah d'accord ... ne bougez pas, je vais l'appeler" en désignant son fils que j'avais mis en cause.

Celui-ci rappliqua quelques instants plus tard. Devant nous, elle lui demanda de confirmer ce qui s'était passé. Il confirma qu'il m'avait roué de coup [c'était le fameux plus petit, qui était à la manoeuvre]. Sa mère lui demandant pourquoi, il indiqua ne pas trop savoir, trop peu fier des raisons obscures de son forfait. En bonne institutrice qu'elle était, ma Môman tenta de désamorcer un éventuel emballement. Elle fut interrompue : "Ah non mais attendez Madame, c'est inacceptable ce qu'il a fait. Depuis quand, dans ma maison, on va tabasser un de ses camarades comme ça parce que sa tête ne lui plait pas ? Et puis quoi encore ? Il mériterait que je le gifle devant tout le monde. Mais nous allons faire mieux que cela. Il sera puni, c'est une évidence mais, surtout, je ne veux plus entendre parler de ce genre de choses. Ce petit garçon ne t'a rien fait et toi, tu joues les gros durs. Tu vas voir ... Messieurs, Madame, je vous présente toutes nos excuses et sachez que je vais veiller à ce que cela lui serve de leçons".

Éberlué et regardant mon assaillant repartir littéralement la queue entre les jambes, nous repartîmes.

Quelques jours plus tard, au cours d'une nouvelle récréation, je vis revenir ceux qui m'avaient roué de coups. L'attitude belliqueuse des gros bras n'avait pas cessé mais cette fois, le petit leur fit face et je me souviens parfaitement de ce qu'il leur dit : "Arrêtez, il ne nous a rien fait. Je veux qu'on le protège maintenant. Il ne doit plus rien lui arriver."

Se retournant vers moi, il me regarda et me dit "Excuse-moi. Cela n'arrivera plus."
Ils repartirent ensuite ... plus jamais je n'ai eu maille à partir avec eux.

Tto, un peu stupéfait de bout en bout