Famille

Pour conclure sur cette série de billets sur l'homoparentalité [une BD, et une inTtorview en deux parties ici et ici] qui fait écho au projet d'évolutions législatives dites bioéthiques en gestation et attendues pour la fin de l'année 2018, un petit retour à froid sur la question semble nécessaire.

La bioéthique déjà, c'est quoi ? C'est l'étude des problèmes éthiques posés par les avancées en matières de biologie et de médecine. L'éthique, c'est la science qui traite des principes régulateurs de l'action et de la conduite morale. La notion même de morale est essentielle et c'est bien là que la première friction se pose : la morale se mélangeant avec le progrès scientifique, les dogmes religieux et sociétaux s'amalgamment pour en régir les contours de ce qui est acceptable ou pas. 
C'est en recourant à une consultation nationale ouvertes à tous que le gouvernement a choisi de faire un état des lieux, une sorte de prise de la température sur des sujets vastes, quitte à laisser le champ libre à des propos plus ou moins intégristes, à des revendications plus ou moins attendues ... c'est ainsi que les États Généraux de la bioéthique ont permis d'aboutir à un rapport  dont tu trouveras ici le résumé. Par suite, le Comité Consultatif National d'Ethique [CCNE] a rendu le 18 septembre 2018, après 11 réunions, un avis, l'avis 129 ici mis en ligne  dont tu trouveras également ici le résumé.
Etats généraux bioéthique 2018Voilà pour les références et j'en passe nécessairement par là pour me lancer dans la suite de mon propos a fortori parce que les références sur ces questions sont tellement contestées qu'il s'impose d'en rester à un contenu opposable.

La réitération d'une position favorable à l’ouverture de l’Assistance médicale à la procréation (AMP) pour les couples de femmes et les femmes seules comme le maintien de l’interdiction de la Gestation pour autrui (GPA) ont largement alimenté les gazettes, au point de provoquer débats enfiévrés, avanies diverses et variées sur tout un tas de sujets réputés connexes dont l'homoparentalité. Si le CCNE indique que s'agissant de couples de lesbiennes il n'y aurait pas de problème, la différence est faite avec les couples d'hommes [et ce n'est pas nouveau] et, au delà de ce léger problème constitutionnel in fine, c'est toute la question de l'homoparentalité qui est revenue sur la place publique avec anathèmes et débats plus ou moins équilibrés selon que le but était de débattre ou de faire du clic sur les réseaux sociaux [reconnaissons que pour cela, la Manif Pour Tous - ou Sens Commun - a bien compris comment parvenir à se faire inviter un peu partout avec la complaisance de "journalistes" paresseux voyant à court terme une valorisation de leurs émissions]. On entend donc beaucoup de choses du côté des opposants et beaucoup de choses aussi du côté de ceux qui réclament que cessent des discriminations qui sont loin d'être une vue de l'esprit, à plus forte raison quand on pérennise il y a quelques jours encore une inéquité de traitement entre homosexuels et hétérosexuels pour ce qui concerne le don du sang [la liste des autres discriminations me permettrait de remplir de nombreuses lignes encore].

Au delà des postures que l'on peut rencontrer ici et là, l'idée est d'ajourd'hui de faire un peu de ménage sur la question de l'homoparentalité, les études des uns étant réfutées par les autres au motif que leur caractère scientifique serait contestable. Le recul et les cohortes d'étude sont des éléments, la qualité des raisonnements - notamment ceux par analogie - invitent aussi à faire un peu de tri dans tout ce que l'on peut lire.

Image associéeLa réalité des familles homoparentales, [issues de procréation médicalement assistée, gestation pour autrui, passage d'une vie de couple hétérosexuel à l'acceptation de son homosexualité par l'un des deux parents, ou contrat passé entre deux couples homosexuels] est incontestable. En l'absence de statistiques précises sur le nombre d'enfants élevés par un ou plusieurs parents homosexuels, plusieurs sources concordantes permettent d'arriver à un décompte de un à neuf millions d'américains. Selon l’INSEE, en 2011, 200.000 français avaient déclaré être en couple avec une personne de même sexe, ce qui permet d'arriver à 102.500 couples, donc 0,6 % du total des couples français [la ventilation étant 60% de couples d'hommes et 40% de couples lesbiens]. 10 % avaient déclaré vivre au moins ponctuellement avec un enfant. C'est là que la faiblesse numérique de la cohorte pose des problèmes de mesure aux statisticiens et aux chercheurs.

Pour autant et malgré la faiblesse de la cohorte, que peut-on dire des familles homoparentales ? Les études se répondent les unes aux autres mais au fond, le consensus scientifique porte sur le fait que les enfants élevés par des parents homosexuels ne rencontrent pas de problèmes particuliers par rapport à ceux qui le sont par des parents hétérosexuels.
Des études australiennes concentrées sur des CSP+ furent critiquées pour leur caractère laudateur d'une situation pas franchement représentative, une étude néerlandaise amenait à exclure la présence de difficultés entre des adolescents issus de familles hétérosexuelles ou homosexuelles. Une autre expliquait que c'était tout le contraire et que "les problèmes émotionnels sont deux fois plus importants [..] chez les enfants élevés par des parents du même sexe que chez les enfants élevés par des parents du sexe opposé." ... autant dire qu'on peut légitimement ne plus rien y comprendre. Les travaux de Nathaniel Frank, directeur du "WhatWe Know Project" de la Columbia Law School, ont permis de recenser toutes les études conduites depuis les années 80 sur la question et les États-Unis sont évidemment en pointe, à plus forte raison puisque la cohorte est la plus importante. Il y a 75 études qui ont été validées d'un point de vue scientifique et les conclusions sont finalement sans ambiguïté :  71 études concluaient que les enfants élevés dans des familles homoparentales ne rencontraient pas de problèmes particuliers comparés aux enfants issus de couples de sexes opposés et seulement quatre concluaient qu’ils rencontraient des problèmes spécifiques. Sur ces quatre études défavorables, on observera que les difficultés d'enfants avec des parents homosexuels étaient assimilés à celles d'enfants issus de couples séparés ou divorcés dont il est incontesté qu’ils sont davantage à risque du fait d'un potentiel traumatisme lié à la dissolution de la structure familiale. En d'autres termes, les enfants vivant dans des structures familiales homoparentales étaient d'abord des enfants de divorcés [l'un des géniteurs ayant probablement choisi de changer d'orentation sexuelle après la naissance].

Manifestation en faveur du mariage pour tous et de l'adoption par les couples homosexuels dans les rues de Lyon, le 15 décembre 2012 (P.FAYOLLE/SIPA).Au surplus, on rappellera que le postulat voulant que la configuration d'une structure familiale hétérosexuelle est liée avec le bien-être d'un enfant a été invalidé depuis longtemps, notamment par cette étude de juin 2012.
Mais le procès en légitimité des études lié à la faiblesse de la cohorte oblige également à souligner que la seule méthode qui puisse valoir est de comparer ce qui est comparable et donc, comme dans le cas de l'étude néerlandaise, de comparer le même nombre d'enfants issus de familles homoparentales avec le même nombre d'enfants issus de familles qui ne le sont pas. C'est indubitablement ce qui permet d'arriver à une conclusion la plus solide nonobstant la faiblesse de la cohorte [67 enfants pour chaque groupe en l'espèce] en minimisant diverses externalités comme la stabilité du couple ou l'âge par exemple. 

Image associéeUne étude réalisée en 2010 par Michael Rosenfeld de l’Université de Stanford avait utilisé les données du recensement pour examiner le parcours de 3.500 enfants de parents de même sexe. Quand il s’est mis à comparer son échantillon à un échantillon similaire d’enfants avec des parents de sexe différent, aucune différence significative entre les familles homosexuelles et hétérosexuelles n'a pu être mise en évidence. Dans la même lignée et dans une autre étude en 2012, Daniel Potter a utilisé des données représentatives à la fois sur le plan national et longitudinal : en utilisant un échantillon de plus de 20.000 enfants, il a repéré 158 enfants vivant dans des familles homosexuelles et lorsqu'il s’est attaché à évaluer d'éventuels troubles familiaux, force a été de constater que ces enfants avaient des résultats scolaires peu différents des autres.

Quand on envisage que certains réfutent encore le fait que la Terre soit ronde, on envisage bien que la famille homoparentale sera encore longtemps l'objet de fantasmes projetant les frustrations, névroses et dogmes de quelques-uns sur des situations empruntes d'une évidente normalité, où en définitive, rien n'a démontré à ce jour que l'absence de représentation quotidienne d'un genre dans la structure familiale desservait l'équilibre de l'enfant voire générait des troubles et difficultés d'épanouissement. Combattre des idées reçues qui ne reposent sur rien d'autre qu'une vague impression non étayée, voilà bien ce que ressentirent Galilée ou Copernic lorsqu'ils furent aux prises avec ceux qui invoquaient la religion et la fin de la civilisation face à leurs théories ... curieusement, on entend les mêmes choses aujourd'hui.

Tto, qui ne comprendra vraiment jamais autant d'obscurantisme