Césarismes et crépuscule

On peut se rassurer, de plus en plus fébrilement, en regardant la Hongrie, la Pologne, l'Italie, le Brésil ou encore les États-Unis basculer méthodiquement dans un césarisme décomplexé dont la force des Droits de l'Homme comme des principes fondamentaux des démocraties occidentales pourraient nous abriter. On peut ...

Rien n'interdit cependant de faire preuve d'un peu de lucidité et de se souvenir des vertiges dont témoignaient ceux qui, il y a plus de 80 ans, voyaient se décomposer sous leurs yeux impuissants et déjà brûlés par le funeste présage les fondements des démocraties européennes qui avaient vacillé vingt ans plus tôt dans un conflit qui sacrifia près de 19 millions d'hommes et de femmes. Cette lucidité n'est pas seulement anxiogène, elle s'impose au moment où l'histoire semble bégayer tant les facteurs d'antan sont à peu près les mêmes que ceux qui jadis précipitèrent le chaos : crise économique, fragmentation de la société, germes de guerre civile, propagandes outrancières, déshumanisations en tous genres.

Oh bien sur, tout le monde aura appris du passé et nous serons suffisamment éveillés pour ne pas sombrer à nouveau par là où nous avons failli. C'est faire beaucoup confiance à une espèce infatuée qui s'imagine toujours au dessus des périls, surtout lorsqu'elle les créé. Et si la confiance n'exclut pas le contrôle, que faut-il alors penser des dérives quotidiennes de leaders qui soutiennent l'insoutenable comme Donald Trump, de responsables gouvernementaux comme Matteo Salvini qui parait presque timoré quand on écoute Jair Bolsonaro prophétiser l'abîme [ledit Bolsonaro, dont le pédigrée ne dissuade personne au Brésil de l'élire à la tête de la huitième puissance mondiale, cumulant toutes les médailles fascistes possibles].

Donald Trump désagrège chaque jour davantage les fondements d'un équilibre mondial hérité du dernier conflit mondial en date, rognant tant sur les principes que sur les équilibres avec inconséquence en ouvrant les bras à l'un des pires dictateurs mondiaux, Kim Jong-Un. C'est d'ailleurs l'élection de Trump qui a accéléré le mouvement d'une perte de repère généralisée qui passe par une déconstruction du concept même de vérité sur lequel tout le monde pouvait s'entendre auparavant. Désormais, 1+1 est probablement une fake news si le Président corrompu logé à la Maison Blanche l'a décidé convulsivement.

Ce fumet âcre du fascisme rampant ne peut qu'entêter quand on envisage qu'il ronge telle la termite toutes les fibres d'une société affaiblie par une fuite en avant tant économique qu'environnementale. Les hystéries multi-quotidiennes sur les réseaux sociaux ne sont que l'illustration d'un besoin de se défouler sur autrui, à raison de sa différence plus ou moins supposée. Ne voit-on pas s'égrener les agressions homophobes tous les jours ? Les asiatiques de certains quartiers de Paris jouent les boucs émissaires quand certains juifs sont ratonnés sans que cela ne provoque autre chose que de molles indignations. La Méditerrannée est désignée à juste titre comme un cimetière mais on s'amuse que des milices en blousons bleus aillent faire la loi dans la montagne servant de frontière entre la France et l'Italie pour dissuader des réfugiés d'entrer sur le territoire. On laisse Marine Le Pen parler d'ensauvagement, on s'amuse presque des claudications d'un Salvini qui prend chaque jour davantage des airs de Mussolini et l'outrance se généralise alors que quelques élites ne trouvent plus la force de lever les yeux au ciel tant la lassitude les gagne. Chaque rendez-vous est l'occasion de l'émergence d'un césarisme ringardisant un peu les précédents, comme une course à l'échalotte mortifère.

Comme le démontre Bolsonaro, chaque victoire électorale ouvre un peu plus la voie aux autres petits Césars, apprentis fascistes qui promettent le meilleur pour éviter d'annoncer qu'en réalité l'impasse sera telle que le recours à la force ne sera plus évitable. C'est dans ce contexte que les religions se radicalisent un peu plus chaque jour pour faire monter les antagonismes et que se profilent des ligues de vertu, thuriféraires d'une morale équipollente à une tyrannie des esprits, des comportements et des vies de ceux qui jadis disposaient de la liberté d'être et vivre comme ils l'entendaient. "The handmaid's tale" est à cet égard assez saisissante d'anticipation : sous couvert d'une atteinte à la sécurité de tous, on bascule sans retenue dans un fascisme déshumanisé, où l'autocratie annihile tous les principes. Que cette série, comme "The man in a high castle" qui raconte les États-Unis si les nazis avaient gagné la seconde guerre mondiale, trouve un tel écho aujourd'hui ne peut que troubler parce que la porosité entre la fiction et ce que l'on voit germer ici et là est des plus infimes. Surtout, en écoutant Bolsonaro ou Trump délirer sur des tribunes pour siphonner ce qu'il reste encore de neurones chez les zombies qui les applaudissent, on se dit que plus rien n'est impossible puisque la vérité n'est plus la vérité, puisqu'on peut enfermer des enfants dans des cachots indignes, puisqu'on liquide en Europe, de Malte en Bulgarie sans oublier la Turquie, des journalistes qui ont le malheur d'enquêter sur des affaires de corruption, puisqu'on nomme à la Cour Suprême des États-Unis un homme accusé de viol dont le seul acte de défense est de ne pas se souvenir parce que c'était il y a fort longtemps. Et dire que Donald Trump s'excuse au nom de la nation des tracas qui lui ont été occasionnés à l'occasion de cette nomination qui confine au plus grand show de télé-réalité depuis l'affaire Clinton ou O.J. Simpson ...

Face à cela, la Grande-Bretagne s'enfonce dans les catacombes d'un Brexit ouvrant la voie aux nationalistes radicalisés pour les prochaines élections, les mêmes qui avaient promis que sortir de l'Europe serait le signe d'une renaissance. Les démocraties d'Europe occidentales flanchent les unes après les autres, de l'Allemagne où Merkel se sclérose de jour en jour à la France où Emmanuel Macron semble n'avoir plus de prise sur rien. La prochaine élection du Parlement européen fera certainement sortir une majorité d'eurosceptiques, finissant de faire imploser le peu d'Europe politique qui avait réussi à émerger depuis 70 ans.

On peut se rassurer en se disant que les choses rentreront bientôt dans l'ordre ... c'est probable. La seule question est de savoir si l'ordre en question ne sera pas plus autoritaire, moins démocratique et s'affranchissant des idéaux dans lesquels nous avons été élevés et que nous avons considérés comme intangibles. C'est le problème des choses savoureuses, on y prend goût et c'est quand on n'en dispose plus qu'on en manque. Rentrer dans l'ordre oui ... peut-être avec un "O" majuscule, c'est à craindre.

Tto, très soucieux