2018 - LA PREMIERE FOIS

Claude Sautet les avaient filmées, d'autres écrivent des bouquins ... moi, je m'amuse lorsqu'elles s'entrechoquent dans mon quotidien. Pourtant, les choses de la vie ont ceci de savoureux qu'elles ne préviennent jamais et pourraient presque déstabiliser si l'on n'avait pas la distance nécessaire pour les appréhender.

Depuis le début de ma vie professionnelle, je collectionne les assistantes [autrement appelées "secrétaires" mais je trouve cela trop réducteur dans la mission que j'entends les voir occuper]. J'ai eu des femmes [exclusivement] discrètes, ambitieuses, caractérielles, douces, rugueuses mais toujours des personnalités avec lesquelles j'ai essayé de travailler. Quand le constat fut fait qu'il n'était pas possible de continuer [à raison d'un manque de confiance principalement], je m'en suis toujours séparé même si cela ne se fait pas dans les endroits où j'étais. Ah oui, l'assistante a beau être au bas de l'échelle, elle est quelqu'un à qui l'on ne touche pas, que l'on ne sacrifie pas ... c'est implicite. Moi, l'implicite, je m'en moque.

C'est avec l'une de mes assistantes [qui m'indiqua vouloir partir trois jours après que nous ayions commencé à travailler ensemble ... et alors qu'on m'avait assuré qu'elle serait un soutien important dans ma prise de fonction sur un nouveau périmètre exposé] que les relations furent les plus étranges.

Sa réputation caractérielle n 'était plus à faire et, bien que cela ne m'ait jamais vraiment effrayé, j'avais décidé néanmoins de la remettre dans l'épure de ce que je voulais mais, tel un chat, tout en douceur. Je la laissais donc faire son sketch, me raconter sa vie, ses travaux, le fait qu'elle venait de si loin tous les matins et qu'il lui arrivait d'oublier d'entendre son réveil ... bref, c'était un phénomène qui avait été reléguée dans un bureau individuel tant la cohabitation était impossible avec elle puisqu'elle se faisait des soupes aux champignons à 16h ou bouffait des oranges qui embaumaient tout le couloir à 18h. Oui oui, pas de doute, j'avais là une forte tête.

Prenant acte de sa volonté de partir et de bénéficier d'un dispositif de départ volontaire, j'ai donc rapidement compris que je n'aurais pas beaucoup de prise, qu'il était donc vain d'essayer de la contraindre puisque plus rien ne la retenait. J'ai donc fait le dos rond en attendant que cela passe, ce qui évita finalement beaucoup de psychodrames à chaque fois qu'elle me testait. Lui répondre par un sourire placide était ce qui dégonflait toutes les provocations, je voyais bien que ça l'agaçait parce que j'échappais toujours au conflit qu'elle avait programmé, je m'extirpais du terrain miné dans lequel elle avait soigneusement positionnées. C'est ainsi que nous vécûmes les quelques mois de son agonie professionnelle, quelques mois dont elle me confia qu'ils avaient été les plus paisibles qu'elle ait connus probablement parce que je l'avais finalement contrainte à travailler en dehors du bras de fer qu'elle avait l'habitude de mener.

Elle fit tout un tas d'histoires à l'occasion de son pot de départ au moyen duquel elle voulait régler ses comptes [en langage d'assistante, c'est ne pas inviter ostensiblement certaines rivales pour les humilier], je ne la suivais pas en lui expliquant que je ne pouvais, pour servir ses petits intérêts personnels, faire miennes des vieilles histoires de 30 ans qui ne me concernaient pas et qui grèveraient durablement mes relations avec les intéressées que, moi, je continuerai à côtoyer. Nous convînmes qu'il était donc préférable, puisqu'elle voulait trier sur le volet les convives, qu'elle organise cela à l'extérieur, ce qu'elle accepta in fine.

Nous discutions de beaucoup de choses, du fait qu'elle vivait toute seule, que ses filles lui parlaient mal, que ses petits enfants étaient comme si et pas comme ça, qu'elle se demandait bien ce qu'elle allait bien pouvoir faire désormais ... bref, la Bridget Jones de 55 balais qui a voulu faire un coup d'éclat en partant avec fracas mais qui en arrivait à regretter son geste parce qu'elle trouvait agréable de bosser avec moi [enfin, un "moi" qui ne s'exprimait pas complètement pour les raisons précitées]. Nous étions donc sur un registre assez détendu, propice à rire régulièrement et finalement convivial.

C'est alors qu'un soir, tandis que j'étais chez moi, je reçus un message sur mon téléphone personnel dont je lui avais donné le numéro pour parer à toute éventualité ...

To be continued