2018 ETE - Shhh Story

Ceux qui n'ont jamais subi cette forme de harcèlement insidieuse ne peuvent finalement pas comprendre de quoi il retourne ni envisager toutes les limites que l'on se sent capable de franchir pour y échapper. C'est un peu l'angle adopté par la série "13 reasons why" et c'est vrai que cela peut paraître sinon exagéré en tout cas disproportionné. Oui mais voilà, quand l'oppression est telle, tout est possible pour en sortir. C'est exactement ce qui m'a amené à faire des faux pour échapper aux cours de sport.

Depuis le collège et particulièrement à partir du moment où les mecs commencent à voir pousser des poils autour de ce qui leur semblait tout juste utile à pisser, le cours d'éducation physique devient le lieu et la place d'un déferlement de testostérone destiné à rassurer les nombrils, asseoir des suprématies qui ne pouvaient s'exprimer ailleurs et les caïds tombent le masque. Tout est bon pour jouer des coudes, tacler par derrière et ne surtout pas ménager les effets de cruauté pourvu que cela puisse déglinguer d'éventuelles rivalités. Il faut être juste, le paroxysme était atteint lorsqu'il était question de sports collectifs.

J'ai toujours été mal à l'aise. Quand il s'agissait de sports individuels comme la gymnastique, l'athéltisme [pour lequel j'avais de réelles aptitudes] ou que sais-je encore, c'était gérable parce que les confrontations se faisaient à distance. Mais quand j'étais intégré dans une équipe de basket, de volley ou de foot, c'était le Vietnam avec supplément Kosovo. Toutes les humiliations m'étaient inffligées : ça commençait par les rires en coin pour me choisir en dernier, comme si j'étais une charge, un fardeau, un boulet. Sur le terrain, c'était catastrophique et ça continuait jusque dans le vestiaire. Oui, j'ai subi ces cours là ... j'ai enduré le fait qu'on me traite de "sale pédé" parce que je ne jouais pas des muscles. J'ai assumé sans broncher qu'on m'appelle la "gonzesse" alors qu'il n'y avait qu'à moi [et quelques autres de temps en temps] qu'on réservait des faveurs que Folcoche n'aurait pas reniées. C'étaient deux heures par ci, une heure par là.

Surtout, avec le temps, je m'étais aperçu que je pouvais me soustraire à cela au moyen d'une dispense de sport. C'était un peu mon joker, mon totem d'immunité, ma zone de confort, de protection.

Le hic, c'était qu'il fallait un certificat médical. Et là, il fallait être créatif surtout quand on a un médecin traitant assez récalcitrant sur l'ordonnance. Je faisais durer le plaisir de certaines maladies, faisait chauffer le thermomètre sur l'ampoule avant que ma mère ne vienne constater que j'étais très malade ou que sais-je encore. Oui, j'en étais à quasiment bénir le ciel si j'avais mal partout ou si une foulure allait m'empêcher de me mettre en jogging.

Avec le temps, j'ai compris aussi qu'un simple mot des parents pouvait suffire pour échapper à une séance de temps en temps. Quand tu as une mère institutrice, c'est un peu foutu d'avance que d'essayer de négocier la chose. Pourtant, je me souviens avoir écrit une longue lettre à ma mère pour lui expliquer qu'il ne s'agissait pas vraiment d'oisiveté mal placée mais que j'étais soumis à un comportement plus que viril. Il faut dire que mon frère, lui, n'avait aucun problème là dessus et brillait de mille feux en sport [alors qu'il a quatre ans de moins !]. Ce qui était regrettable, c'est que je savais parfaitement imiter la signature de ma mère. Je ne maîtrisais pas du tout son écriture. En revanche, je m'approchais très facilement de l'écritude mon père mais la signature, c'était un enfer. Bref, je n'avais rien pour m'en sortir jusqu'au jour où ...

... dans le cadre d'une correspondance qui devait intervenir entre mes parents et l'un des profs, je me suis aperçu qu'à la va-vite, mon père signa "Le père" et non pas avec sa signature usuelle. Quelle brillante idée que voici !!! C'était donc possible de m'affranchir de sa signature. Restait tout de même un sujet : il fallait que les correspondances furent consignées dans le carnet de correspondance et donc, inévitablement, ils finiraient par voir mes forfaits.
Après une séance particulièrement éprouvante où l'on me servit à peu près toutes les brimades [de mes cheveux à la couleur de mon survêtement, de mon caleçon à mon sac] sans que personne ne mette un stop salutaire à ce qui était gratuit [même ceux que je pensais être mes amis], je me suis résolu à me dire que non décidément, je n'assisterai pas au prochain cours de sport qui serait encore le prétexte à un tournoi de basket auquel je n'étais décidément pas doué [je crois n'avoir pas réussi à marquer plus de deux paniers dans ma vie]. Je me suis donc résolu à prendre le risque de faire un faux, d'avoir l'applomb d'affronter le professeur avec ledit faux et d'en assumer toutes les conséquences.

C'est l'avantaga quand ça passe, tu recommences ... en tout cas autant que tu ne te fais pas prendre. Chaque fois, j'inventais une foulure, une douleur veineuse ou que sais-je encore. Tout était toujours soudain, inexplicable et toujours concentré sur les périodes de sport collectif.
Avec le temps, mes parents finirent par tomber sur tout cela, je me suis fait remonter les bretelles mais, m'étant pourtant justifié et ayant expliqué les vraies raisons ayant présidées à faire cela, ils ne m'ont pas cru. On néglige trop les paroles de certains adolescents ...

J'ai cessé de faire tout cela quand j'ai fini par trouver un appui en sport. C'était un gros dur, une grande gueule. Il m'aimat bien et recadrait tous ceux qui venaient m'embêter. Il n'est pas resté longtemps mais je me souviens qu'une fois, nous étions restés plus longtemps que d'ordinaire tous les deux dans le vestiaire. Je n'ai compris qu'après pourquoi il avait autant écarté les jambes en me regardant et en me parlant doucement. Arnaud m'a rassuré et m'a fait cesser de risquer autant de me retrouver dans le bureau de la conseillère d'éducation. Avec le temps, j'ai voulu arrêter de jouer à cela, d'implorer qu'on ne m'emmène pas à l'infirmerie pour vérifier que cela allait si mal. Avec le temps, un prof de sport [dont le fils me dragua plus tard sur des réseaux de garçons sensibles] me fit la remarque : "On n'a pas de chance, t'as toujours un problème quand on fait des sports co ! J'suis sûr que tu serais aussi bon que dans les autres ..." me lança-t-il avec un sourire.

Tto, perdu pour l'EPS