2018 ETE - Shhh Story

"Qu'est ce que tu voudrais que le Père Noël t'apporte pour Noël ?" me demanda ma mère ... Bien évidemment, quand on a sept ans et qu'on se comporte tout à fait logiquement avec les codes du genre, on ne s'attend pas à répondre "Une Barbie".

Pourtant, c'est bien ce que j'ai fait et je peux le dire simplement, sans avoir honte de quoi que ce soit, oui j'ai eu des poupées Barbie et j'ai même joué avec lorsque j'étais enfant. J'avais même des vêtements qui brillaient pour elles, j'avais des accessoires tout à fait adaptés en ce sens ... véritablement, j'étais en plein dans la zone rouge pour Sens Commun, Christine Boutin et consorts.

Oui mais voilà, j'ai eu la chance d'avoir des parents que cela n'a pas affolé. Limite, on ne m'a pas stigmatisé ni même mis la pression pour que je change d'orientation, que je me ravise parce que quand même un camion de pompiers ce serait plus apaisant [j'ai appris plus tard que les camions de pompiers, pour ce qui s'y passe, ce n'est pas franchement plus rassurant]. Oui, j'ai eu trois Barbie et un Ken.

Mais pourquoi voulais-je donc des poupées ? Quel diable m'avait pris pour que j'en arrive là ? La raison est furieusement simple et elle fut parfaitement entendue par mes parents je pense. J'étais dans ma période passion nouvelle ...

Je retrace souvent mon enfance au gré de trois âges correspondant à trois passions dévorantes : les clefs [je chapardais toutes les clefs que je trouvais ici et là, ce qui n'était pas sans poser plein de problèmes], les horloges [je savais lire l'heure à quatre ans et la seule chose que j'ai volée, c'était un réveil Mickey au BHV de Parly 2] et la télévision. Chacune de ces passions m'a consumé de l'intérieur au point que j'ai le souvenir de n'avoir vécu que pour cela. Aujourd'hui encore, je garde une sensibilité toute particulière pour chacune de ces passions, les clefs étant probablement celle qui a le moins d'emprise sur moi à présent.

Or donc, sorti des clefs [que j'aime toujours autant orthographier avec un "f", ça fait mieux] et des horloges, ne voila-t-il pas que je me suis pris d'affection pour le petit écran. J'ai tout fait à ce sujet. Comme nombre de petits enfants qui subliment l'objet et se projettent, j'ai fait des émissions à moi, j'ai singé tout ce que je voyais, j'ai créé des grilles de programmes [tu vois, cela ne m'a presque pas atteint ... presque pas], j'ai bouffé des heures de programmes, j'ai tout enregistré dans ma tête ... j'ai été immergé à l'intérieur à telle enseigne que lorsque l'on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais invariablement "Michel Drucker !" devant les yeux accablés de mon père qui passait son temps à m'expliquer que ce n'était vraiment pas une finalité tout exaspéré qu'il était. Oui mais voilà, c'est comme ça.

Pour sublimer ce que j'avais dans la tête, ma seule imagination [Dieu sait qu'elle est prolifique, mais tout de même ...] ne suffisait pas et j'essayais de construire des plateaux de télé en Légo, en transformant mes albums de Tintin en murs que je recouvrais de papier, je dirigeais mes lampes pour en faire des spots, j'enregistrais des sons de télé que je me repassais [je connais encore par coeur des heures et des heures de cassettes audio] ... oui, j'avais une véritable Plaine Saint Denis dans ma chambre. Mon tableau Véléda, avec des lettres aimantées, me donnait l'impression que je pouvais gérer des incrustations diverses et variées. Plus tard, j'apprendrai à programmer sur un ordinateur pour créer un habillage d'incrustations, venant en support du son diffusé à la radio. Tout cela était bien beau mais ... dans ces décors miniaturisés, qui pour incarner ? C'est là que les poupées jouèrent leur rôle.

Je n'avais pas une Barbie pour avoir une Barbie, pour jouer à la coiffer ou que sais-je encore. J'avais une Barbie parce qu'elle était l'animatrice, la speakrine, l'incarnation des shows que je m'imaginais et que je recréais. Le Ken, ce n'était pas déjà pour jouer avec les garçons, c'est qu'il faut toujours un homme dans une émission de télévision et il incarnait tantôt l'animateur vedette qui apparaissait derrière les rideaux de ma fenêtre, comme Drucker derrière le rideau de "Champs-Elysées", tantôt comme l'invité charmeur qui se laissait harponner par la jolie animatrice lui posant plein de questions dans une émission de variétés où je passais mes 45 tours en guise d'intermède.

Oui, j'ai joué à la poupée pour les mettre dans mon écran à moi, dans ma télé à moi, dans mes émissions à moi. Et je me fiche qu'on ait pu penser que j'étais une fille ratée ou je ne sais quelle autre stupidité profonde à ce sujet, moi j'étais dans mon monde et je me plaisais à créer des grilles, à refaire à ma sauce des CANAL+, des LA CINQ et autres TV6 en me disant qu'un jour peut-être tout cela serait vrai. Ce le fut quand je suis entré à France Télévisions ...

... il arrive seulement que les rêves d'un petit garçon ne soient pas à la hauteur de la réalité et que les poupées réelles soient plus méchantes et moins sympathiques. On appelle cela la réalité.

Tto, qui a adoré jouer à la poupée