militant

Voilà près d'un an que me trotte dans la tête ce billet. Voilà près d'un an que j'avais décidé qu'il concluerait la saison XIII d'UNE VIE DE TTO. Voilà plusieurs jours que je me retiens. Voilà donc le dernier billet de la saison.

Lors d'une fameuse interview radio à laquelle je me suis livré en 2016, j'avais été interpellé sur mon militantisme. Dire que je n'avais pas vu venir la question procède de l'évidence et convenir qu'il faille que j'y revienne était tout aussi évident. Mettons-nous déjà d'accord sur les mots et, comme à l'accoutumée, rien de mieux pour cela que d'ouvrir un dictionnaire ...

MILITANT, -ANTE, adjectif et substantif [MILITER, verbe transitif]
I. − Adjectif :  Qui combat, qui lutte.
A. − Au sens de la religion catholique [En parlant d'un croyant] Qui passe sa vie terrestre à lutter contre les tentations du monde pour respecter les préceptes de l'Évangile : "Le fidèle toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l'ennemi, est traité par la religion dans sa défaite, comme ces généraux vaincus, que le Sénat romain recevoit en triomphe, par la seule raison qu'ils n'avoient pas désespéré du salut final." Chateaubriand - "Génie", tome.1, 1803, p.89.
L'Église militante : [par opposition à l'Église triomphante et l'Église souffrante] L'ensemble des fidèles qui luttent pendant leur vie terrestre.
B. − 1. Au sens littéraire : Qui lutte, qui se bat les armes à la main. "Paris s'est délivré lui-même et (...) a magnifiquement témoigné devant le monde que le sens de la nation s'est réveillé dans le peuple militant" François Mauriac, "Le cahier noir", 1944, p.376.
2. Par extension.
a) Qui cherche par l'action à faire triompher ses idées, ses opinions; qui défend activement une cause, une personne. "Vous êtes le poëte militant, combattant, au milieu des philosophes, pour l'idéal" Victor Hugo, "Correspondances", 1873, p.53
[par métonymie] Éloquence, esprit, humeur, littérature militante; pensées militantes.
b) En particulier, Qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat. 
[par métonimie] Politique, parti militant. 
II. − Substantif
A. − [A rapprocher du sens donné en I B 2 a] Qui agit pour faire reconnaître ses idées, pour les faire triompher. "Les militants sont les symbolistes de la première heure qui ont créé les cadres et posé les problèmes de l'école" Albert Thibaudet, "Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours", 1936, p.488.
B. − [A rapprocher du sens donné en I B 2 b] Personne qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat. "Militant chrétien, communiste, fasciste, ouvrier, pacifiste, socialiste, syndical. C'est ma juste fierté de m'être, pour ma part de militant, préparé sans trêve à cette grande tâche" Jean Jaurès, "Études socialistes", 1901, p.lxxi.
♦ Militant de base : Membre d'une organisation, d'un parti ou d'un syndicat qui n'a pas de responsabilité de direction.
Prononciation et orthographe : [militɑ ̃], fém. [-ɑ ̃:t]. Étymologiquement. et Historiquement (1370) «qui combat, qui lutte» 

DÉRIVÉ - Militantisme, substantif. masculin : Attitude des personnes qui militent activement dans une organisation, un parti politique, un syndicat. 

Suis-je donc, compte tenu des acceptions développées ci-dessus, un militant ? La réponse est évidemment oui.
Mais tout dépend de quoi l'on parle et de la façon dont cela s'exprime et c'est précisément ce qui me sépare de plusieurs autres qui ne comprennent pas la démarche de ne pas avoir à monter sur un char ou prendre un mégaphone pour démontrer le militantisme. Au surplus, la notion même de militantisme me pose un problème dans ce qu'elle induit de faire corps avec une organisation et donc un collectif dont il n'est pas impossible qu'il s'écarte, inéluctablement, des convictions profondes qui m'animaient au départ lorsque j'ai cru utile de rejoindre l'organisation.

En écrivant ici tous les jours, sur des problèmes de bites mais aussi sur des sujets géopolitiques [ça se rejoint] ou sociétaux [c'est intimement lié], je ne suis pas dupe d'une chose : j'agis évidemment pour faire reconnaître mes idées. Plus exactement, j'agis pour les diffuser sans avoir la prétention de les imposer à autrui sauf s'il s'agit de rectifier une ineptie croisée et proférée en dépit du bon sens ou même d'une vérité textuelle ou conceptuelle. En cela et par incidente, je suis militant de ce que je défends. Mais le souci d'imposer ma vision à autrui ne fait pas partie de ma démarche. Même lorsque je t'explique que c'est en te posant des questions crues, sexuellement explicites et diaboliquement intrusives que je parviens à savoir qui j'ai en face de moi, je ne prétends pas que ce soit le cas pour toi si tu devais vouloir faire de même avec moi. En d'autres termes, je fais en sorte de diffuser mes idées, de faire entendre la petite voix qui est la mienne mais je n'ai pas la prétention de les faire triompher. Je suis bien trop conscient de la relativité des choses et des opinions [on m'a trop plaqué dans la gueule du prêt-à-penser que j'ai refusé pour vouloir faire la même chose].

Oui, je suis militant parce que je combats tous les jours. En relisant toute la saison qui s'achève présentement, il n'est pas utile d'y passer des heures pour bien comprendre quel combat m'obsède, quelle cause m'anime ou encore quelle croisade je fais mienne. Contrairement aux idées reçues et bien que cela épouvante mon mari, je ne fais pas beaucoup mystère de ce que je suis, ma seule délicatesse étant de ne pas vouloir dévoiler mon visage. Néanmoins et cette coquetterie mise à part, tout est sur la table. Je combats toujours les mêmes injustices parce que j'en ai été victime et que je le paye encore aujourd'hui. Je m'associe, trop sourdement aux yeux de ceux pour qui le militantisme passe par une forme de vacarme, toujours principalement aux mêmes batailles ayant eu trop à déplorer de me sentir seul lorsque j'étais insulté à raison de la couleur de mes cheveux ou qu'il m'a fallu lutter contre les éléments les jours où le monde se fut effondré pour moi.

Bien que je fasse corps avec certaines revendications exprimées lors des journées mondiales de lutte contre l'homophobie, des 17 mai ou encore des marches fières de la fin juin, je ressens comme la négation de mon être de devoir couler mon individualité dans le cortège des outrances qui peuvent parfois être prononcées à de telles occasions et c'est ainsi que je ne m'y associe pas physiquement. Cette position, toujours incomprise par ceux qui manient l'intolérance en fonction des clochers qu'ils veulent défendre, est mienne et je ne prétends pas l'imposer aux autres même si certaines cordes agitées dans de telles occasions sont un peu grosses à mon goût ou même si je m'opposerai toujours à ceux qui ont cru utile d'expliquer que François Hollande était un traître alors qu'il leur a permis de se marier au motif qu'il n'était pas allé jusqu'à la PMA. J'ai une sainte horreur des panurgités qui font grossir les foules et conduisent à soutenir et dire n'importe quoi. En cela, je ne me reconnais pas dans la logique militante qui sied beaucoup aux adhérents d'une organisation syndicale ou d'un parti politique voire, en extrapolant, d'un collectif.

Aussi, quand il s'agit de me demander si je suis militant, je le suis mais à ma manière. On m'objecteras que si tout le monde avait fait comme moi, il y aurait eu nombre de causes qui n'auraient pas pu progresser dans l'Histoire. Je n'en disconviens pas même si j'observe que tout n'a pas été obtenu historiquement à la force des barricades, des tribunes du style "J'accuse" ou encore des professions de foi. Je vais au delà de la croyance infondée selon laquelle le nombre permet d'obtenir une inflexion. Le collectif est une force et je me reconnais dans beaucoup de batailles comme par exemple celle qui consiste à tendre vers l'égalité quelle que soit l'orientation sexuelle, celle qui oblige à devoir réprouver les mouvements fascisants [d'extrême droite comme d'extrême gauche], la préservation du patrimoine culturel comme un vecteur de démocratie éclairée, la nécessité de ne pas imposer qu'il soit dévoilé ou non l'orientation sexuelle d'une personne qui ne l'aurait pas souhaité, etc ... Sur ce dernier point, je me souviens encore de discussions enflammées où l'on m'a promis le bûcher au motif que cela me rendrait complice de suicides d'adolescents perdus dans des tourments intérieurs. C'est tellement consternant que c'est souvent à ce moment là que je décroche et que le dialogue se coupe, quasi définitivement.

Oui, je suis militant de causes diverses et variées dont j'ai le souci de ne pas avoir l'ambition de les imposer à tous et toutes. Je n'ai pas envie de régir la façon dont tu devrais te comporter à ton travail au motif que tu es gay. Je n'ai pas envie ni besoin de me sentir important au point de te dire que tu es un mauvais gay si tu ne défiles pas. Je n'ai certainement pas besoin de m'immiscer dans ta vie au point de te dire que si tu ne penses pas comme moi tu es alors homophobe et qu'on va te retirer ta carte du lobby [j'ai vraiment en sainte horreur cette expression de "lobby"]. Je n'ai pas de leçons à donner sur mes engagements et je n'en fais pas de publicité. M'as-tu déjà entendu dire quoi que ce soit sur ce que j'ai fait dans certaines prisons, pour certaines personnes modestes, ou au sujet de certaines causes ? Non. C'est comme cela que se résume mon militantisme que je préfère appeler mon engagement. Je suis militant, si la formule peut te faire comprendre qu'en réalité cela procède davantage d'un engagement personnel au terme duquel je ne veux soumettre personne à la voie qu'il emprunte. J'aspire simplement, ici comme ailleurs, selon les moyens que je choisis, à partager des convictions.

On dira que je joue sur les mots ? Je t'assure que si la langue française a pris la peine de différencier les deux vocables, c'est bien que ce n'est pas exactement la même chose.

Tto, qui en termine de la saison XIII