Découplés

C'est une tendance lourde, si lourde qu'elle a fini par m'inquiéter et même me faire vaciller en novembre dernier. Oui, le découplage frénétique que je pouvais observer ici et là semblait être devenu une maladie épidémique à laquelle rien ne semblait pouvoir me permettre d'échapper.

Dimanche en fin d'après-midi, de façon assez anodine, ma Môman commence à me raconter sa vie et me parler de ses amies et des gens que j'ai pu croiser ici et là, pour me donner quelques nouvelles et, probablement, partager avec moi un sentiment vis à vis duquel elle souhaite se rassurer. En balayant les nouvelles des uns et des autres qu'elle a pu obtenir à la faveur de la présentation des voeux dont elle est si friande, elle me parle de trois familles qui se sont séparées ou sont en voie de le faire de façon irrémédiable. Devant ma placidité, elle conclut "C'est fou quand même tous ces gens qui se séparent alors qu'on n'y pensait pas un instant avant".

C'est fou en effet et c'est vrai que mettre bout à bout tous ces couples qui implosent, explosent ou, en tout cas, sont pulvérisés, cela m'intérroge. On s'étonne souvent d'enfiler les invitations à mariage mais curieusement, personne n'est surpris d'entendre des histoires de séparation à longueur de temps. Six mois que cela dure ...

Ayant moi-même été troublé [alors que je vis une histoire d'amour version Disney il parait], j'en suis venu à me demander pourquoi autant de gens qui n'ont pas grand chose en commun [à tous points de vue] en arrivaient donc quasi simultanément à décider qu'il fallait tout jeter par terre et tout changer à commencer par celui/celle avec lequel/laquelle il vivait depuis autre chose que quelques semaines. Parce qu'en fait, les ruptures ne sont pas à proprement parler quelque chose qui m'étonne. Ce que je trouve singulier c'est qu'on fait valser en ce moment des histoires qui se comptent en années, voire pour quelques unes, au moins en une dizaine d'années.

On peut faire le constat qu'on ne s'entend pas ou que les besoins ne sont pas satisfaits après quelques mois, c'est la phase d'apprentissage. Mais au bout de plus de deux ans, c'est tout de même assez curieux d'être si mal qu'on ne puisse plus envisager quoi que ce soit d'autre que d'en finir. Ou alors, c'est ce que l'on appelle l'usure du quotidien et l'incapacité à trouver un relais qui permette de passer outre des frustrations, des contrariétés, des doutes ou même simplement de la distance. La vie à deux, ce n'est jamais tout le temps l'extase et j'ai toujours comparé cela à la météo : il fait beau mais il y a aussi de l'orage, de la pluie, du vent et même des tempêtes. Après la pluie peut venir le beau temps pour autant qu'on se donne les moyens d'attendre que cela revienne.

Dînant avec un garçon que je n'avais pas vu depuis plusieurs années parce que je me suis fâché avec sa copine qui était pourtant ma meilleure amie, ne voila-t-il pas qu'il m'apprend être exactement dans ce tourbillon de devoir affronter la fin de leur histoire après vingt ans et deux enfants. Tu imagines la violence du truc ...

Invariablement, tous ceux qui me confient leur désarroi, leur déboussolement, leurs douleurs me disent que je leur fais du bien. C'est possible : je suis un grand spécialiste de la rupture. Mais moi, l'accumulation de toutes ces histoires particulières me laisse perplexe et depuis, en bon logicien que je dois être, je cherche des points communs qui pourraient expliquer. Tranche d'age ? Pas vraiment. Équilibre de couple ? Même pas. Infidélité ? Manifestement pas. Le seul point commun à toutes ces histoires, c'est la vie. Tout simplement, la vie et son caractère aléatoire qui fait qu'on craque un jour, qu'on se réveille un matin en se disant que non ce n'est plus possible, qu'on cède au sourire ravageur de celui qui passe alors qu'on sent bien que c'est une connerie ... la vie oui.

Ces histoires découplées m'ont fait paniquer en novembre à mesure que je sentais un peu de distance et d'incompréhension s'installer entre moi et Zolimari. C'est chronique : j'ai besoin d'être rassuré sur le fait que je suis l'homme de sa vie, parce que je me demande bien comment un tel miracle a pu arriver. Le contexte lourd qui s'en est suivi a été aujourd'hui digéré mais je m'aperçois que la série noire des découplages se poursuit, chaque nouvelle histoire m'intérrogeant etg je ne peux m'empêcher de penser que le rythme frénétique du moment, dont je n'ai pas l'apanage, y est peut-être pour quelque chose. La société individualise beaucoup les rapports humains, le tempo diabolique rogne sur les possibilités de se retrouver à mesure que les urgences ou les contraintes s'entrechoquent. C'est humain, tout le monde essaye de trouver de l'air et il n'est pas étonnant de se dire qu'on gagne à bon compte un peu d'air ici en agitant un sexe ou là en jouant de charmes plus ou moins factices. C'est un peu d'opium à bon marché qui fonctionne toujours mais dont les conséquences sont dévastatrices considérant que, si cela n'est pas fatal in fine, cela déconstruit encore davantage rendant le maintien du couple encore plus précaire. Je ne généralise pas, je me projette.

C'est bien pour cela que je laisse toujours la chance au produit et du temps au temps. Jusqu'ici, je n'ai pas eu tort mais il n'y a pas d'assurance en la matière sinon celle de toujours dialoguer quitte à exprimer les lignes de fracture et les regarder bien face plutôt que de se cacher derrière son petit doigt. Ah mais c'est peut-être ça le point commun : un évitement. C'est peut-être pour cela que j'ai de plus en plus de mal avec les évitements en ce moment. Ça me fait peur ...

Tto, spécialiste des couples en fait