2017 - LA VIE FASCINEE DES AUTRES

Il est rentré dans la rame de la ligne 9 à Alma-Marceau, quartier chic. Oh certes, avec l'heure qu'il était, les esprits sont endormis mais quand il est moins de 7h30, on croise aussi des gens et des vies différentes du commun des mortels. C'est aussi ce qui me plaît à cette heure si peu naturelle pour moi, en plus d'avoir à profiter de la ville différemment, plus posément.

Ainsi donc, le jeune homme est rentré, un peu froissé comme s'il sortait de la machine à laver en programme essorage. Le premier détail qui me frappa fut assurément son odeur. D'un coup d'un seul, elle me transporta des années en arrière. Ce parfum capiteux d'entre tous, mêlé à ces effluves assez symptomatiques de ce que je croyais deviner de son activité nocturne récente m'a projeté d'un seul coup. Le mélange du parfum entêtant et des fragrances hormonales si caractéristiques ne pouvait procéder du hasard, décemment.

Il baissait la tête, on pouvait deviner un fin filet de poil autour de sa bouche, très étudié pour être totalement négligé comme cela voulait le faire accroire. Ah oui mais voilà, on ne la fait pas à tout le monde et son look d'adolescent bien attardé ne permettait pas non plus de douter d'un âge situé entre 20 et 25 ans. 

Cramponné qu'il était à la barre centrale, il se mit à ranger quelques affaires, découvrant ainsi ses doigts aux multiples bagues. Je n'ai jamais compris pourquoi j'ai toujours fait le rapprochement entre l'hyper sexualité et ça. Depuis que je suis tout petit, je suis persuadé que les gens qui ont plus de deux bagues sont des gens qui ont une activité sexuelle assez débridée. Il est très probable que ce ne soit pas toujours le cas et j'en suis probablement l'un des contre-exemples les plus démonstratifs mais voilà, c'est le genre de détail qui me fascine depuis très longtemps. Là, j'en ai rapidement compté quatre au titre des deux mains. Des doigts fins, tout l'inverse de mains de bûcherons qui n'iraient pas avec son physique. Un morphotype vaguement asiatisant mélangé à une souche caucasienne sans omettre non plus un soupçon d'indien, le jeune homme était donc le fruit d'un brassage complexe mais pas désagréable, voire même assez intrigant.

Tandis que je le regardais, son regard croisa le mien et c'est lui qui ne soutint pas, comme s'il n'y avait aucun intérêt à le faire, ce que je confirme. Je disséquais tout simplement, me projetant dans une vie fascinée comme j'adore le faire de temps en temps.

Il sentait le sexe récent, avait beaucoup d'attributs me laissant à penser qu'il n'était pas puceau et c'est ensuite, deux stations plus loin tandis que nous arrivions à Saint-Philippe du Roule, qu'il se mit à ranger deux billets qui traînaient dans sa poche arrière droite. Qui laisse deux billets dans une telle poche aujourd'hui quand il prend le métro ? 50 et 20, ça fait 70 ... même la somme me faisait m'imaginer des choses. Consciencieusement, il rangea les billets dans un endroit qui n'en possédait pas déjà. Une passe ? Le prix d'une nuit ? Ah ça oui, j'étais loin l'imaginant il y a encore quelques minutes dans les bras d'un quinquagénaire désabusé qui s'offrait les services d'un petit jeune habitant dans l'est de Paris et qui louait son corps parce que c'est finalement se faire de l'argent pour pas cher tout en se faisant plaisir. Et puis bon, à 50 balais, y a rien à espérer ... pas d'attaches ... Au pire, il se vide et c'est fait, on récupère les billets en partant tandis qu'il essaye d'espérer que la prochaine sera pour bientôt. Le tout, c'est d'arriver avant la femme de ménage ou qui sais-je encore ...

Il prit ses cheveux en main, les repoussa à l'arrière ... il replia son portefeuille ce qui fit sortir un petit truc encapsulé dans du plastique. Honnêtement, je n'ai pas vu ce que c'était, peut-être une capote, un truc de gel ou simplement un chewing-gum ... Peut-être même qu'il venait de combler une sexagénaire et non pas un mec ! Et peut-être aussi qu'il s'agissait d'un jeune homme vivant chez ses parents et qui venait de partir de chez lui pour aller à la fac sans qu'il ne se soit passé quoi que ce soit ... Peut-être mais j'aimais me dire qu'il en était autrement, je voulais imaginer qu'il faisait commerce de son corps et du temps pendant lequel il donnait du plaisir à quelqu'un qui le payait. Non pas qu'il me plaisait d'imaginer que je pus faire de même avec lui, j'ai toujours eu pour moi une répulsion rédhibitoire à payer pour m'envoyer en l'air mais je suis toujours troublé de rêver autant de gens qui offrent leurs sexes pour quelques sévices consentis moyennant rétribution. Clairement, cela me fascine. Et la prostitution masculine m'intéresse encore davantage dans le processus qu'elle requiert chez le garçon ...

Lui venait de quitter le lit d'un homme ventripotent dans cet immeuble cossu du VIIIème arrondissement de Paris, cette chambre donnant sur la place d'Iena ... et tandis qu'il n'avait qu'une hâte de partir pour laisser dans ces draps le témoignage d'un rapport bien mais sans plus moyennant 70€, je m'amusais à me dire que je l'avais démasqué et qu'être un gigolo lui plaisait tant que cela rapportait un peu et qu'il pouvait choisir celui qui la lui mettrait. Ah oui, qu'elle est belle l'insouciance de ces années où l'on agit sans conséquence, où l'on se dit que rien n'est grave puisqu'on a le temps et l'énergie pour pallier. Qu'elles sont loin les préoccupations de celles et ceux dans les bras desquels on s'abandonne et qui croient retrouver avec nous un peu d'élixir de jouvence comme s'ils touchaient à nouveau du doigt un passé révolu dont ils ne font pas le deuil. C'est peut-être parce que cela évoqua quelque chose chez moi qui appartient au passé que j'ai plaqué sur ce garçon tant de choses, comme si je me rappelais quelque chose ...

Tto, qui descendit à Miromesnil laissant le garçon avec ses secrets