Hallyday

Je sais bien qu'il est de bon ton de dégueuler la haine que l'on éprouve pour Jean-Philippe Smet pour faire chic, ou pleurer comme si l'on venait de t'arracher un bras à l'annonce du décès du chanteur acteur ... Dieu sait que j'ai dit depuis des années que je prendrai un billet d'avion pour échapper au deuil national consécutif à ce qui a été annoncé cette nuit à 2h44 par l'AFP tant je redoutais d'entendre toutes les bêtises, honteux panégyriques, toutes les larmes de crocodile sur-jouées et même les écarts de langage consistant à en faire un demi-dieu qu'Hallyday n'était évidemment pas. Je ne m'étais pas trompé et, encore, je n'ai pas osé regarder sur Twitter ce que les uns et les autres disent déjà en rivalisant de férocité pour se faire remarquer, flatter un ego dont ils conspuaient le disparu ...

Moi, j'ai longtemps hésité : passer sous silence l'information ou pondre un réquisitoire que certains pourraient trouver injuste et méchant. Ce matin, en me réveillant et en entendant l'annonce du décès, je me suis résolu à évoquer la disparition considérée mais pas le personnage parce qu'il faut ne pas s'y tromper, je dissocie l'homme du personnage qui charrie avec lui toute une médiocrité sinon un nivellement qui me fait horreur et que résument si bien les "reportages" [ou ce qui en tient lieu] de la fameuse émission "Confessoins intimes" quand elle se penche avec un regard faussement objectif sur le cas psychiatrique du quotidien des fans hystériques de Johnny Hallyday qui n'ont, finalement, rien à envier à ceux de Claude François.

Oui, Jean-Philippe Smet est quelqu'un auquel je n'ai jamais vraiment eu envie de m'intéresser tant il paraissait rapidement évident qu'il était rongé de l'intérieur par une faille qui procède de l'enfance dont elle ne fut pas si misérable que la légende a pu le laisser croire, il n'est pas né dans la rue mais dans une clinique privée cossue du IXème arrondissement. Certes il fut abandonné par son père, mais j'en connais d'autres et mon père à moi n'en a pas, pour autant, dit autant de bêtises ni fait autant de choses discutables que l'icône qu'on devrait être obligé de pleurer ce matin. Le seul talent que je reconnais à Jean-Philippe Smet, c'est d'avoir su s'entourer pour durer autant et d'avoir conduit une carrière dont je comprends ce matin qu'elle suscite l'émotion de certains mais reconnaissons tout de même que celles d'autres disparus, que j'évoquerai à la fin de ce mois, mériteraient largement autant sinon davantage de louanges. Oui il a su s'entourer pour se faire écrire des chansons qui appartiennent au patrimoine de la chanson française, pour construire le mythe [bien exagéré] du rockeur précurseur et pour assurer à tout cela un rendement financier remarquable.

Sorti de cela, Johny Hallyday a charié un tsunami d'inepties à longueur de déclarations peu inspirées, a consacré une beauffitude faite référence et brandie comme une fierté par ceux qui se considèrent comme les petits qui résistent à ceux qui ont, a érigé avec morgue une virilité factice qui préféra oublier le mascara qui dégoulinait de ses yeux au motif qu'il avait un look de cow-boy sur une belle moto rutilante. Tout cela me fait horreur et d'imaginer que certains et certaines vont aujourd'hui pleurer comme s'ils avaient perdu un être cher alors qu'il n'en est rien me fait davantage de peine pour eux que pour lui. D'ailleurs, le fait que le décès de Jean d'Ormesson annoncé hier précède celui de Johnny Hallyday aujourd'hui permet de prendre conscience avec une certaine violence du contraste résultant de cette succession et de l'émoi suscité, en oubliant simplement de remettre en perspective la contribution à la culture de ce pays pour l'un et l'autre. C'est un peu Fauchon et Carrefour Market qui disparaissent successivement et on semble plus chamboulé ne plus pouvoir acheter un paquet de tranches de jambon dans ce magasin à la lumière quasiment glauque plutôt que d'aller se régaler chez Fauchon en oubliant bien sur tout ce que l'un et l'autre représentent.

Je n'ai jamais compris l'attitude des fans et je devinais déjà il y a plusieurs années tout le caractère insupportable que la disparition du chanteur allait trimbaler sur les ondes et les écrans. Et pourquoi pas un homage national aussi alors qu'il n'est venu à l'idée de personne de se poser la même question pour tant d'autres ? Vivement le plateau de Michel Drucker où tout le monde ira de son couplet en expliquant que c'était un homme magnifique, gommant au passage la drogue, l'alcool, la fraude fiscale et les navets cinématographiques par cagettes entières puisqu'il n'est jamais parvenu à jouer convenablement ... on remarquera perfidement que sa technique vocale laissait également à redire depuis bien longtemps. Johnny Hallyday était un vendeur de disques, un bon vendeur puisqu'on annonce près de 100 millions d'albums et que la fortune de sa femme et ses enfants est faite sur plusieurs générations. Je n'accable pas les gens qui sont tristes aujourd'hui, je réclame simplement un peu de mesure et qu'on évite de faire de ce chanteur de variétés [le rock'n roll, c'est autre chose et j'en connais qui doivent faire les ventilateurs dans leurs tombes quand on explique que Johnny Hallyday était le pape du Rock comme Elvis Presley !] trop maquillé comme une voiture volée et qui n'était jamais parvenu à dompter une évidente timidité lui faisant dire des énormités. Oui, Johnny Hallyday est patrimonial et le restera bien sur mais bon, que l'on n'oublie pas non plus que comme tout le monde n'est pas bouleversé par des strophes d'Aragon, on a le droit de ne pas considérer que la chanson française ne se résume pas aux seules ritournelles inégales du chanteur. Le rouleau compresseur de l'émotion obligatoire ne passera pas par moi, je m'inquiète ce matin de la longueur de la nécrologie que je prépare pour la fin de l'année, on était hier soir à près de 126 disparus que je pense devoir faire figurer ...

Tto, qui aurait bien voulu partir 15 jours comme il le souhaitait