Tu connais mes classiques vignette

Ce n'est qu'à 24 ans que le talent déjà considéré comme prometteur, Georges Bizet, se lance dans l'écriture de son opéra orientalisant. Lauréat du prestigieux Prix de Rome qu’il a remporté en 1857, il s’est déjà distingué la même année avec une petite opérette intitulée "Le Docteur Miracle" qui lui permet d’obtenir le premier prix ex-aequo avec Charles Lecocq lors d’un concours organisé par Jacques Offenbach.

Même si les critiques de l’époque pointent sévèrement ce qu’ils appellent les incohérences du livret et les influences de tel ou tel musicien, Bizet a pour projet de faire une oeuvre lyrique qui ne sera pa celle d'un débutant comme on le considère mais qui mette en exergue ses qualités témoignant de son génie précoce. Sur la composition, Berlioz évoqua "un nombre considérable de beaux morceaux expressifs pleins de feu et d’un riche coloris". 
Longtemps et très abusivement, "L
es Pêcheurs de perles" fut considéré comme un ouvrage mineur sous le mauvais prétexte que Bizet est aussi l’auteur de "Carmen". Ici, il est davantage question de sillage mystérieux de captivantes mélodies pour sublimer le charme envoûtant de souvenirs du bonheur passé comme dans la célèbrissime "Romance de Nadir".

Ce qu’on pourrait appeler la "poétique du souvenir" forme la trame de l’opéra. Plusieurs procédés y concourent comme l’utilisation du chœur facilitant l’instauration d’une dimension poétique. Ainsi au premier acte, après la célèbre "Romance de Nadir", le chœur, en coulisse, prolonge comme une onde mystérieuse le charme ensorcelant du chant nostalgique du héros. Utilisant la technique du motif récurrent, qui consiste à reprendre un passage musical associé à un personnage ou à une situation, le compositeur tisse tout un réseau de réminiscences. L’exemple le plus éclairant est celui du "motif de la déesse", attaché au personnage de Leïla. Ce thème musical traverse toute la partition et s’épanouit dans le célèbre duo des deux rivaux lors de l'acte 1, Nadir et Zurga. Tu es d’emblée invité à partager l’amour nostalgique pour la mystérieuse prêtresse dont l’apparition sur scène aura été préparée. Le dénouement du drame fournira encore l’occasion d’une ultime citation du thème lié à Leïla.

La musique de Bizet parvient presque toujours à restituer la puissance évocatrice des souvenirs en donnant forme aux rêves d’un amour perdu et retrouvé. Elle permet de restaurer le bonheur entrevu autrefois, mêlant passé, présent et futur en un temps suspendu. L'exemple le plus marquant est forcément "Je crois entendre encore, Caché sous les palmiers, Sa voix tendre et sonore… " que chante Nadir, comme hypnotisé par ce "souvenir charmant" proche de l’ivresse. Nadir et Leïla ont pour trait commun d’être des amants rêveurs, tout entier absorbés par le souvenir d’un amour qui ne les a jamais quittés et qu’ils n’auront de cesse d’affirmer en bravant l’autorité et la contrainte représentées à la fois par Zurga, le roi choisi par les pêcheurs, et Nourabad, le grand-prêtre. Aux aigus du ténor et de la soprano, Nadir et Leïla, s’opposent les voix graves du baryton, Zurga et de la basse, Nourabad. Entre ces deux camps s’étend l’espace du chœur, représentant la société, ici le peuple des pêcheurs accompagnant l’action ou condamnant les aspirations des jeunes amants. Premier ouvrage d’envergure du jeune Bizet, l'opéra s'impose au moyen d'une orchestration raffinée et lumineuse qui entraîne dans les méandres d’une rêverie pleine de nostalgie où se mêlent désirs et regrets. 

Il est aujourd'hui question de parler plus largement du duo entre Nadir et Leïla [même si le duo Nadir/Zurga mériterait aussi d'en parler, tout comme l'Everest de l'oeuvre, la "Romance de Nadir"]. Nous voici donc dans l'acte 2 où prend polace une séquence essentielle dans l’opéra. Leïla et Nadir se sont séduits par leurs chants, à distance. Ce moment de l’opéra constitue leur première rencontre. Le livret indique "Le son d’une guzla se fait entendre dans la coulisse". Bizet prend le parti d’employer le hautbois placé en coulisse pour évoquer cet instrument, une sorte de violon avec une seule corde. Bizet joue avec son orchestre en le plaçant en partie dans la fosse et en partie en coulisse pour produire des effets de lointain. Nadir, lui-même, chante sa mélodie en avançant de la coulisse vers la scène pour donner la sensation à l’auditeur qu’il évolue sur sa barque. Nadir s’approche de la roche où se trouve Leïla qui entend sa voix. La chanson sensuelle de Nadir est écrite en deux strophes mélodiquement identiques : elle se développe par-dessus un accompagnement de harpe très simple qui fait toute son originalité. 

Ensuite l’orchestre s’agite pour évoquer l’impatience et la fébrilité de Nadir accostant et de Leïla apercevant son amant. Le sommet de ce passage est bien évidemment la prière de Leïla enjoignant Nadir de partir pour éviter la mort : "Ah ! va-t’en, la mort est sur tes pas, Ah, pitié, éloigne-toi". À cette séquence d’un dramatisme extrême succède un duo d’une grande tendresse entre Nadir et Leïla. Amené par la flûte et la clarinette en solo, comment ne pas y entendre une allusion à la romance de Nadir au travers des ponctuations régulières des cordes ? La mélodie exposée par l’amant est ensuite reprise par Leïla : cette écriture musicale permet de mettre l’accent sur leur amour réciproque et leur envie de ne former plus qu’un dans l’amour. L’agitation de la partie centrale de ce duo contraste avec la partie précédente : "J’avais promis d’éviter ta présence". Au milieu de ce chant d’amour réapparaît le terrible serment de Nadir et Zurga qui empêche les deux amants de vivre librement leur amour. Mais le climat s’apaise vite pour laisser la place à la vivacité de leurs sentiments réciproques : "Mon cœur charmé avait lu dans ton cœur". La reprise de la mélodie initiale du duo, dans le mode majeur cette fois, vient conclure cet hymne à l’amour. Celui-ci est stoppé par l’arrivée de Nourabad et des Pêcheurs de perles qui prennent sur le fait les deux amants ... 

Tto, pêcheur dominical d'une sacrée perle