Che

Voilà exactement un demi-siècle qu'Ernesto Rafael Guevara est mort ...

Je n'ai pas eu cette période idéalisante qui m'a fait aimé le parcours révolutionnaire de l'homme-icone du XXème siècle. Parce qu'en effet, il s'agit bien d'une icône que celle de Guevara, une véritable épopée, un destin à nul autre pareil dans un siècle traversé par les idéaux et les personnalités.

C'est le 9 octobre 1967 que le "Che", qui combattait dans la clandestinité en Bolivie, est capturé. Les forces spéciales boliviennes ont appris par un informateur le lieu du campement de la guérilla et plus de 1.800 soldats arrivent au village de La Higuera la veille. Le campement de Guevara est encerclé dans le ravin de Quebrada del Yuro. Après trois heures de combat, le "Che" est capturé : il se rend après avoir été blessé aux jambes et avoir vu la culasse de son fusil détruite par une balle. Il aurait crié "Ne tirez pas, je suis Che Guevara et j'ai plus de valeur pour vous vivant que mort". Traqué par les boliviens qui voulaient absolument éviter qu'une révolution n'intervienne, les militaires ont été précieusement aidés par la CIA qui commençait à s'impatienter en voyant Guevara allumer les braises d'une instabilité politique en Amérique du Sud, si mauvaise pour leurs intérêts. Le reste des guerilleros parvient à fuir et se réfugier [en partie] au Chili, l'un d'eux expliquant que si Guevara avait fui avec eux, il aurait survécu mais le "Che" a choisi d'être exemplaire comme il proclamait l'être et donc avait choisi de repousser le plus longtemps possible les boliviens.

Emmené dans une école abandonnée dans le village voisin de La Higuera, le gouvernement de Bolivie annonce pourtant la mort de Che Guevara la veille dans des combats. Au même moment, le colonel Joaquín Zenteno Anaya et l'agent de la CIA Félix Rodríguez arrivent dans le village pour s'occuper de l'illustre prisonnier. À 13 heures, le président Barrientos Ortuño donne l'ordre d'exécuter les prisonniers dont Guevara, un procès public aurait fâcheusement attiré l'attention internationale sur la Bolivie. Surtout, il ne fallait pas non plus que Guevara puisse n'être condamné qu'à une peine de prison et qu'il puisse être relâché ou s'échapper, comme Castro en son temps.

Le mythe n'en a pas fini ... on ignore clairement aujourd'hui encore d'où est venu l'ordre d'exécution en réalité et aussi si la CIA voulait clairement en finir avec le "Che". Une chose est certaine, le président Barrientos a vu l'ambassadeur des États-Unis la veille de l'exécution de Guevara. Selon des documents déclassifiés de la CIA, il semblerait que l'agence voulait éviter que l'aventure de Guevara en Bolivie ne se termine par sa mort, alors que d'autres sources indiquent que l'option d'une exécution était prioritaire.

L'agent Rodriguez a raconté qu'il a reçu l'ordre de maintenir Guevara vivant pour l'interroger lorsque la CIA a appris sa capture. Un hélicoptère et un avion étaient même affrétés pour pouvoir l'amener au Panama à cette fin, mais le colonel Joaquin Zenteno, commandant des forces boliviennes, déclara qu'il n'avait d'autre choix que d'obéir à ses supérieurs, lesquels avaient décidé de la mort du héros. Dans ces conditions, Rodríguez a donné des instructions pour l'exécution au sergent Mario Terán afin que les blessures infligées à Guevara aient l'air d'avoir été reçues au cours du combat et qu'elles ne le défigurent pas. Pourquoi lui ? On raconte qu'il y a eu un tirage à la courte paille ... 

Le temps de sa capture, Guevara a reçu quelques visites dont l'institutrice du village qui lui apporta à manger et relatera un échange avec le "Che" lors de leur dernière rencontre : "Pourquoi avec votre physique, votre intelligence, votre famille et vos responsabilités vous êtes vous mis dans une situation pareille ?". Il répondit  "Pour mes idéaux."
En 1977, Paris Match publie un entretien avec Mario Terán qui relate les derniers instants de Che Guevara :

"Je suis resté quarante minutes avant d'exécuter l'ordre. J'ai été voir le colonel Pérez en espérant que l'ordre avait été annulé. Mais le colonel est devenu furieux. C'est ainsi que ça s'est passé. Ça a été le pire moment de ma vie. Quand je suis arrivé, le Che était assis sur un banc. Quand il m'a vu il a dit : « Vous êtes venu pour me tuer. » Je me suis senti intimidé et j'ai baissé la tête sans répondre. Alors il m'a demandé : « Qu'est ce qu'ont dit les autres ? » Je lui ai répondu qu'ils n'avaient rien dit et il m'a rétorqué : « Ils étaient vaillants ! ». Je n'osais pas tirer. À ce moment je voyais un Che, grand, très grand, énorme. Ses yeux brillaient intensément. Je sentais qu'il se levait et quand il m'a regardé fixement, j'ai eu la nausée. J'ai pensé qu'avec un mouvement rapide le Che pourrait m'enlever mon arme. « Soyez serein – me dit-il – et visez bien ! Vous n’allez tuer qu’un homme ! ». Alors j'ai reculé d'un pas vers la porte, j'ai fermé les yeux et j'ai tiré une première rafale. Le Che, avec les jambes mutilées, est tombé sur le sol, il se contorsionnait et perdait beaucoup de sang. J'ai retrouvé mes sens et j'ai tiré une deuxième rafale, qui l'a atteint à un bras, à l'épaule et dans le cœur. Il était enfin mort"

Son corps fut emmené par l'armée bolivienne avec l'aide d'officiers américains et d'agents de la CIA en hélicoptère à Vallegrande, où il fut exposé pour les médias du monde entier dans l'hôpital local. Des centaines de personnes, soldats, civils et curieux, vinrent voir le corps. On parla alors de sa ressemblance avec le Christ et des nonnes coupèrent des mèches de ses cheveux pour s'en faire des talismans. Les photographies prises témoignent de ce qu'il a conservé les yeux ouverts ... On l'ampute des mains afin d'authentifier le corps et de garder une preuve de sa mort. Il est inhumé le 11 octobre dans un endroit tenu secret afin d'éviter qu'il ne devienne un lieu de pèlerinage. Après son exécution, les militaires boliviens et Félix Rodríguez se partagèrent les derniers effets personnels du "Che", notamment deux montres dont une Rolex remise par l'un de ses compagnons mourant. Son journal en Bolivie disparaît pendant des années. Certaines de ses affaires, comme sa lampe torche, sont exposées au siège de la CIA. Le 15 octobre 1967, Fidel Castro reconnaît la mort de Guevara et proclame trois jours de deuil national. Le 21 novembre 1995, Mario Vargas Salinas, général bolivien à la retraite, a déclaré au New-York Times que le "Che" serait enterré sous la piste d'aviation de Vallegrande. Des géologues cubains et des anthropologues judiciaires argentins exhument des ossements de sept personnes dans une fosse commune à cet endroit en 1997, le médecin cubain responsable de l'opération identifiant le corps de Guevara dont la dépouille est alors renvoyée à Cuba mais nombreux sont ceux qui s'accordent pour considérer qu'il s'agit d'une invention de Castro pour relancer la mystique révolutionnaire s'essouflant. Aucune analyse de l'ADN n'a jamais été réalisée et surtout, le retour de la dépouille à Cuba coïncide étrangement avec la commémoration du trentième anniversaire de la mort du héros. Ces restes reposent dans un mausolée situé dans la ville de Santa Clara après des funérailles de héros national.

Reste que l'exécution du "Che" n'a pas éteint la flamme, Guevara ayant façonné à l'extrême son image mythique de combattant révolutionnaire. L'iconographie est d'ailleurs saisissante, jusqu'aux photos de sa dépouille où sa beauté demeure. Parce qu'il était diablement beau ! Mais, l'idéalisation du personnage ne peut faire oublier les ombres qui lui ont souillé les mains avec le sang. L'homme de la photo de Korda prise en 1960 serait davantage un bourreau fanatique, personnellement responsable de l’exécution de centaines de personnes dans les prisons cubaines, surtout lorsqu'il commandait la forteresse de la Cabaña. Ses détracteurs rappellent les échecs répétés de Guevara dans les domaines économiques et politiques, en tant que guérilléro ou diplomate à cause de sa rigidité et de son incapacité à dialoguer et à négocier, trop campé sur une ligne de communisme dit orthodoxe qui réussit même à contrarier Moscou !

N'empêche, il n'est à ma connaissance d'exemple comparable d'icone politique qui perdure encore avace autant de force, cinquante ans après que son coeur ait cessé de battre.

Tto, subjugué