La sortie du placard

Depuis plus de dix années que nous vivons une histoire peu banale et intense, Zolimari avait pris l'habitude de cloisonner sa vie : les amis d'un côté, la famille de l'autre et les relations professionnelles autrement. C'est d'ailleurs un schéma que je connais pour l'avoir appliqué très longtemps à telle enseigne qu'il m'était difficile d'en critiquer le bien fondé même s'il faut bien le reconnaître, avec le temps je comprenais de moins en moins le caractère rigide de certaines cloisons.

Je lisais une interview de Marc-Olivier Fogiel dernièrement, lequel regrettait de ne pas avoir affiché clairement et plus tôt son homosexualité nonobstant les offres de Paris-Match même avec un chèque de 130.000 euros. Bien sur, l'argent n'est pour rien dans tout cela mais sa déclaration m'a semblée très révélatrice : c'est toujours quand on l'a fait qu'on se rend compte que ce n'était pas grand chose finalement tant on se faisait une montagne d'une toute petite colline.

Pourtant, je trouve un peu bête de dire que 'on regrette de ne pas l'avoir fait plus tôt et c'est précisément ce dont nous discutions dernièrement avec Zolimari. Regretter de ne pas l'avoir fait plus tôt reviendrait presque à dire qu'on n'a pas eu raison de se donner le temps nécessaire de mûrir la décision d'en parler, voire de faire tomber les barrières qu'on avait soi-même mises pour se protéger. Or, dans cette affaire comme en tant d'autres, le temps fait tout et c'est même un allié en or, celui sans lequel rien n'est possible.

Malgré les frustrations, malgré les envies, malgré les blocages, je n'ai jamais poussé Zolimari pour qu'il abatte les digues qu'il avait mises en place pour compartimenter les univers de son quotidien. Certes, j'ai écrit ici qu'il n'était pas évident de se dire qu'on était nié quand au bout d'un septennat, on n'existait même pas ou dans une clandestinité telle qu'elle n'autorisait pas à imaginer grand chose. Là encore, bien que ce fut difficile parfois, j'ai accepté parce que je demeure intimement persuadé qu'on ne peut être juge que de sa seule situation personnelle. C'est aussi pour cela que je comprends si mal les outings forcés : on n'envisage jamais assez bien les conséquences sur la vie de celui ou celle qu'on ne rend même plus maître ou maîtresse de sa propre vie. Le placard n'est jamais une situation de confort et je ne l'analyse pas en une lâcheté primaire [même s'il ne faut pas exclure que dans certains cas ce soit le cas]. Et quand bien même, les gens ont le droit d'être lâches pour eux-mêmes ... Bien sur, quand on "oute" quelqu'un qui a des positions foncièrement homophobes, le débat est autre mais de balancer à tout le monde que machin suce truc ou que bidule s'amuse différemment de ce que l'on pense, je me demande toujours de quel droit on s'arroge le privilège de disposer de la vie des autres ainsi, même s'ils disposent d'une notoriété qui n'excuse en rien l'égo¨siem consistant à décider pour eux ... chose que l'on n'accepterait finalement jamais pour soi.

Moi, j'ai peu de complexes sur ma vie et je jouis d'une aisance qui fit beaucoup envie à Zolimari ... J'étais plus apaisé qu'il ne l'était, je me posais moins de questions, c'était plus simple. Pendant des années, je lui ai expliqué que son système de protection était très relatif voire qu'il confinait à l'illusion qui ne convainquait que lui, mais n'était-ce finalement pas le plus important ?
Dernièrement et à la faveur de notre mariage, il a expliqué à son travail qu'il vivait avec un garçon. Il a rassuré ses collègues qui pensaient qu'il partait tout seul en vacances que ce n'était pas le cas depuis plus de dix ans. Il m'a même présenté à son ancienne chef qu'il adore et certains de ses collègues. Évidemment, tout s'est bien passé comme je le lui avait dit.

A la longue, ils ont détricoté les fils de ses mensonges ou ses arrangements avec la réalité ... ma voiture n'était pas une voiture de prêt ni celle de ses parents à lui, quelques absences s'expliquaient mieux, etc ... Je ne l'accable pas, je l'accompagne même dans ce chemin comme dans tant d'autres. Chacun a besoin du temps qu'il lui faut pour faire ce chemin, et certains n'y arriveront même jamais. Je suis fier de lui ...

C'est pour cela que non, je ne crois pas qu'il faille regretter de ne pas l'avoir fait plus tôt. Je pense sincèrement qu'on fait ce que l'on a à faire quand on sent qu'on peut le faire, qu'on doit le faire. Beaucoup de mes amis peuvent témoigner du fait que je lève le voile sur certains aspects de ma vie quand je l'ai décidé parce que cela correspond à une logique d'évidence : j'ai expliqué que je vivais avec un garçon quand j'ai cru que j'allais le perdre et que j'avais besoin qu'ils comprennent que sans lui, je ne pourrais pas. J'ai expliqué d'autres choix antérieurs pour qu'ils m'épaulent parce que seul je savais que je n'y arriverai pas. 
Sortir de ce placard doit procéder d'une volonté personnelle et nul ne peut s'arroger le droit de décider pour autrui, quand bien même il s'agirait de l'homme ou la femme de ta vie. Il en va ainsi de secrets familiaux également, comme de toute autre confidence dont le fait d'en être récipiendaire ne saurait équivaloir à pouvoir décider de la divulgation qui ne nous appartient pas.

Petit à petit, Zolimari ouvre les vannes et s'étonne même que, pour ma part, je continue à cloisonner avec quelques uns. Il ne s'agit pas de doutes ou de honte, c'est juste un choix qu'il respecte comme j'ai toujours attaché la plus vive importance à respecter les siens. A cela, j'ai fait deux exceptions : je voulais qu'au moins sa mère soit présente le jour de notre pacs, et je ne voulais qu'on me présente à son père comme "un ami" ... pour le reste, il a eu tout le temps qu'il voulait. Manifestement, il n'en a plus besoin ...

Tto, dont l'une des vertus cardinales demeure la patience