Chère Jeanne

Chère Jeanne,

C'est littéralement au creux de l'été, en ce matin du 31 juillet que j'ai appris que vous vous étiez éteinte.
Comme beaucoup, vous avez accompagné mes émois d'adolescent cinéphile au rythme des mesures entêtantes de "Jules et Jim", cette ode à l'amour pas comme les autres et destructeur.

J'ai suivi vos rôles les plus marquants, tous empreints d'un point commun : le fait que vous campiez des femmes insoumises, parfois froides malgré les apparences et en tout cas distantes avec leur réalité. C'est peut-être cela qui forge une image, cette belle image de femme française jusqu'au bout des ongles, de femme que l'on n'avait pas envie d'appeler autrement que "Mademoiselle" comme aimait à le faire votre ami Jean-Claude Brialy, de femme facticement douce parce que l'appreté des choses ne peuvent faire autrement que de vous mettre en résistance.

Dans "Querelle" de Rainer Werner Fassbinder, vous avez campé cette tenancière de bar à marins où Brad Davis s'abandonnait dans les bras et les queues des matelots sans que cela ne fut vulgaire ou caricatural. C'est dans ce film que vous étiez froide comme Lauren Bacall dans cette ambiance si étouffante, le contraste en était saisissant. C'est d'ailleurs ce décalage que je voyais d'abord à chaque fois que je vous voyais empêtrée dans divers honneurs [les César vous décerneront même deux César d'honneur pour l'ensemble de votre carrière] que vous n'aviez pourtant pas volés. Oui mais voilà, il est des personnalités qui survolent le marais du commun et du banal. Assurément, vous en étiez.

Vos amours, vos amis, vos emmerdes ... On en avait quelques miettes, je veux croire que le tourbillon que vous chantâtes si bien vous a permis hier matin de ne rien regretter sinon que le temps passa trop vite.

Hier soir, j'ai étourdi en me replongeant dans votre parcours où des noms mythiques se mélangent comme s'il s'agissait d'un générique rétrospectif d'une anthologie du cinéma mondial du XXème siècle :  Luis Buñuel, Theo Angelopoulos, Wim Wenders, Rainer Werner Fassbinder, Michelangelo Antonioni, Joseph Losey, Orson Welles, François Truffaut, Louis Malle, André Téchiné ou encore Bertrand Blier. Décidément, on ne prête qu'aux riches.

Chère Jeanne, merci de votre regard distant et énigmatique qui, à longueur de bobines, a donné à l'homme que je suis le goût d'une classe que vous maîtrisez à la perfection. Un jour, vous avez dit "L'amour, c'est comme le potage : les premières cuillerées sont trop chaudes, les dernières sont trop froides" ... Je vous ai aimé et à l'inverse de ce que vous pensiez, je ne suis pas certain d'avoir ressenti de la froideur avec le temps. Je ne suis même pas certain d'avoir compris tout ce que vous vouliez faire passer. "L'art de l'acteur doit faire accéder à un stade supérieur de la sensation et ce, en allant parfois au-delà du réalisme jusqu'à l'ascèse." disiez-vous ... j'ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien mais j'espère avoir été digne du tourbillon que vous fûtes.

Embrassez de ma part, de vos lèvres si pulpeuses et singulièrement dessinées, vos amis qui me manquent tant ...

Tto, à qui vous allez manquer