Alors que tout le monde est vissé sur les annonces gouvernementales actuelles [et que BFM TV n'en peut plus de faire cinq heures d'édition spéciale pour ne rien dire d'autre que ce que l'on sait déjà ... avec 11 secondes d'allocution finale qui résonnent comme un pied de nez assez sympathique], tu vas passer à côté d'une information qui, moi, me passionne.

Demain, c'est une guerre de 88 ans qui s'achèvera, 88 printemps de rivalité voisine, 88 années d'un conflit fratricide et familial ... Rien que ça, je te fais quatre saisons d'une série de l'été avec des Tori Spelling à la pelle et des regards de terreur en trois quarts de profil avec une musique au violon derrière. T'imagine bien ...
Et donc de quoi s'agit-il ? Si tu es parisien [voire davantage puisqu'il y a eu essaimage récemment], cela va nécessairement te parler puisqu'il s'agit de figures typiques de la rive gauche ! Mais oui et à cette occasion, tu vas certainement apprendre quelque chose que tu n'avais jamais soupçonné.

Gibert guerre

Quand tu arpentes le boulevard Saint Michel pour arriver vers la place du même nom, rien n'est plus frappant que de voir THE boutique ... la ruée vers l'or de tous les étudiants, de tous les amoureux de pages jaunies ou de ceux qui se rêvent à chiner dans des bacs ou des étagères à la recherche d'un petit trésor qui serait de nature à pouvoir compléter leurs collections merveilleuses. L'occasion fait le larron et chez Gibert, on l'a compris depuis bien longtemps parce que sous les tentures jaunes de Gibert Jeune se pressent des milliers de visiteurs et d'acheteurs quotidiens. Oui mais ... si tu remontes le boulevard, tu croiseras à l'intersection de la rue des Écoles, un autre Gibert dont le blason est bleu ... Coquetterie marketing destinée à induire le consommateur en erreur ou plaire aux touristes ? Funeste théorie que celle-ci ... en réalité, les deux Gibert sont loin d'en être qu'un et depuis 88 ans, il est clair qu'il n'était pas question qu'un amalgame soit permis nonobstant la similarité du patronyme. Voici l'histoire des deux branches d'une même famille, fondée par un professeur de lettres auvergnat, Joseph Gibert, devenu bouquiniste à Paris, puis libraire.

C'est en 1888 que Jospeh Gibert ouvre sa première librairie quai Saint-Michel.  Deux ans après son arrivée à Paris en 1886, Joseph Gibert ouvre une librairie boulevard Saint-Michel en ayant le nez creux. Auparavant bouquiniste sur le parapet du quai Saint-Michel, l'ancien professeur de lettres classiques au collège Saint-Michel de Saint-Étienne, entend disposer d'un magasin en bonne et due forme, qui sera spécialisé dans la vente de livres scolaires d'occasion et ce n'est pas un hasard ... Au moment même où Jules Ferry rend l'école gratuite et obligatoire, le filon est prometteur et l'établissement prospère très rapidement en faisant la renommée de son fondateur.

En 1915 les deux fils Gibert succèdent à leur père à la tête de la librairie quand la patriarche décède ... et tout va pour le mieux pendant les 14 années qui suivent. Mais, en 1929, la guerre est déclarée chez les Gibert : les deux frères ne s'entendent plus du tout. Les portes claquent, les livres se déchirent à mesure que l'atmsophère devient irrespirable et que deux clans se font face violemment et avec la rudesse que les fractions familiales supposent : la société est scindée en deux. L'aîné, Joseph [comme son père], ouvre sa propre librairie au 60, boulevard Saint-Michel, et son frère Régis conserve la boutique familiale et historique qu'il rebaptise "Gibert Jeune". Depuis, les affaires continuent malgré le fait que tout le monde s'y perd, personne n'ayant imaginé qu'un monde séparait les boutiques du 60 boulevard Saint Michel et celle du 5 place Saint-Michel. Toutes Gibert qu'elles soient, la différence jaune/bleu n'était que la face émergée de l'iceberg.

Oui mais voilà, il y a des guerres qu'il faut savoir achever et les difficultés économiques de Gibert Jeune ont permis d'esquisser les contours de l'armistice [certains diront de la reddition de l'un à l'autre]. Demain, le tribunal de commerce de Paris signera la fin des hostilités entre les deux rivaux et donc le glas d'une guerre fratricide. Gibert Jeune [24 millions d'euros de chiffre d'affaires et 170 salariés] sera repris par Gibert Joseph [90 millions d'euros et 200 salariés à Paris]. Après que les deux enseignes aient annoncé le 28 avril dernier un projet de rapprochement du fait de l'ouverture deux jours plus tôt d'une procédure de redressement de Gibert Jeune, les discussions sont allées vite : il faut dire que l'emplacement de la place Saint Michel est enviable, surtout pour un Gibert exilé plus haut et qui voudrait remettre la main sur le magasin familial historique. Au surplus, Gibert Jospeh est en meilleure forme que son grand frère : depuis les années 2000, il s'est distingué par une série d'acquisitions et a déjà remplacé le Virgin du boulevard Barbès.

Bruno Gibert, patron de Gibert Jeune, rend donc les armes un peu forcé par la situation économique qui rend son magasin plus fragile [la chute du marché du livre étudiant sujet à la dématérialisation des supports comme les vagues d'attentats parisiens ont clairsemé les rayons Place Saint-Michel] et assure que les deux enseignes ainsi que les magasins et les salariés seront maintenus.
Jospeh Gibert, l'aïeul, peut reposer en paix : sa descendance est enfin parvenue à s'entendre, après un conflit fratricide de 88 ans. Un vrai roman ...

Tto, fasciné par ces histoires