2016 - PARTIES POLITIQUES

Ah ça, j'avoue que depuis 2001, il faut bien se résoudre à considérer que l'on fait à peu près tout et surtout n'importe quoi en matière institutionnelle. L'avantage de la France, c'est qu'on fait ça très très bien. Après avoir décidé qu'il fallait être moderne et donc amputer le mandat du Président de la République de deux ans comme ça cela redonnerait du pouvoir d'action et du dynamisme [c'est évidemment tout le contraire], ne voila-t-il pas que le parangon de la modernité, c'est de faire des primaires. Cela va même jusqu'au ridicule puisque les écolos [ou ce qu'il en reste ... et c'est déjà encore trop] se fendent aussi de leur primaire pour départager Cécile Duflot et Cécile Duflot ...

Les temps sont durs pour ceux qui croient encore à l'action politique et essayent de s'y inscrire. La primaire est censée servir de rampe de lancement, à l'instar de ce qu'elle a permis à François Hollande en 2011. Sauf que 2011 n'est pas 2016 et la droite n'a pas le même logiciel que le gauche. Mais surtout, pour honorable que soit le concept d'une primaire à la base, vertigineuse est la procédure finale qui parvient en un tour de force à combiner tous les inconvénients du système sans en dégager le moindre avantage sinon celui de confirmer le rejet populaire pour les manoeuvres et tractations qui font le jeu des extrêmes. Parce que les extrêmes ont bien compris qu'une élection se sécurise avec un peu de caporalisme, ce qui leur est consubstantiel. L'aberration la plus effarante, c'est de vouloir soumettre François Hollande à une primaire qui ne rassemblera même pas toute la gauche. Il y a quand même un truc qui ne fonctionne plus dans les mentalités socialistes qui se prennent pour des lumières.

Laissons donc se dérouler les concours de beauté qui lasseront les plus avisés, qui raviront les amateurs de crocs en jambe et qui permettront aux autres de nourrir des joyeux argumentaires de campagnes quand la mascarade aura cessé et qu'on rentrera vraiment dans la campagne. Parce qu'il ne faut pas en douter : non seulement les primaires n'arrangent rien mais elles vont susciter beaucoup de déceptions, à l'image de cette frange du Parti Démocrate dont Hillary Clinton peine à s'attirer le soutien. Et pourtant, les États-Unis sont le pays des primaires, lesquelles sont tellement institutionnalisées qu'elles font partie du processus électoral. Imagine donc qu'en France, le chemin est encore bien long ...

Oui mais cela a fonctionné en 2011 et c'est finalement parce que François Hollande a été élu Président de la République et parce qu'il a passé brillamment l'épreuve de la primaire que l'exercice devient quasi-obligé. C'est dire ... c'est dire ces élections internes sont pareilles à des lampions autour desquels tournent frénétiquement les papillons craignant de voir l'obscurité se faire. C'est dire aussi si, institutionnellement, on n'a pas mesuré le bouleversement quantique de la science politique et de la pratique de cette cinquième République qui résiste malgré tout assez bien aux affres.

Au fond, les partis politiques ont choisi de remplacer les congrès par des primaires, vidant les premiers pour se focaliser sur les secondes. C'est redoutablement regrettable parce qu'au final, c'est bien au cours d'un congrès que la ligne d'un parti se définit, qu'un programme s'arrête, qu'une stratégie est finalisée. Les primaires, c'est le casting aux plus belles dents blanches, aux punchlines les plus mordantes ... La discordance créé inéluctablement un déséquilibre et surtout un effet d'accordéon qui ne peut être entendu. C'est d'ailleurs le problème de François Hollande : il est certes choisi de façon nette mais il doit se débrouiller d'un programme sur lequel il n'a pas pesé et qui devra pourtant être le sien ! Si cela n'est pas ramener la primaire à son seul rôle de concours de beauté ...
On fait semblant d'avoir un programme, d'avoir des idées, d'avoir des ambitions alors que la victoire aux primaires s'accompagnera obligatoirement d'un travail de réconciliation avec le programme du parti qui a précisément organisé les primaires ! Les premiers renoncements ou arrangements sont donc obligatoires bien avant le premier tour de l'élection présidentielle. Et on voudrait que les français croient à la parole donnée ? Soit on les trahit, soit on cocufie les militants ... il y a forcément un dindon de la farce.

Outre le fait que les atermoiements de François Hollande procèdent beaucoup du cadeau empoisonné de Martine Aubry [qui avait veillé à la réalisation du programme présidentiel du PS, c'est dire toute la bienveillance qui a été la sienne], le jeu des primaires pose aussi une autre question bien plus fondamentale : celle de la privatisation d'un enjeu majeur, d'une consultation électorale réputée être la mère de toutes les batailles.
Les parangons de vertu qui en appellent à une sixième République [et qui ne sont toujours pas en capacité d'expliquer ce qui se cache derrière ce marketing digne du plus mauvais story-telling], qui expliquent qu'il faut privilégier davantage d'implication du peuple [ah le grand mot que voilà ... le Peuple !!!] dans le destin du pays, ceux qui enjoignent François Hollande à se soumettre au mépris de toute logique institutionnelle ... curieusement, ces grandes lumières ne sont pas le moins du monde dérangées par le caractère censitaire de la manoeuvre. "Censitaire", le mot est un peu galvaudé et procède du raccourci mais néanmoins l'idée est là : la primaire ne procède pas de l'universalité, la primaire segmente le corps électoral, choisit ceux qui auront l'honneur de choisir, explique que la voix de certains prévaut sur celle d'autres. Intéressant n'est-il point ? Sous couvert d'un mouvement le plus démocratique et moderne soit-il, on en revient à privatiser une partie de l'élection réputée être au suffrage universel direct. Alors oui, on ne privatise pas puisque tout le monde peut aller voter ... sous réserve d'adhérer aux valeurs de la droite et du centre [en son temps, c'étaient les valeurs du PS] et sous réserve de payer 2€ pour chaque tour. En d'autres temps, on expliquait qu'on ne pouvait voter que si l'on payait l'impôt ...

Qu'on ne s'y trompe pas, je ne réprouve pas la manoeuvre qui consiste à ne pas transformer la primaire en une auberge espagnole et je rappelle que le suffrage censitaire dispose de sérieux avantages à mes yeux. Mais quand même, le fabuleux mouvement démocratique suppose de payer si l'on veut y participer, suppose d'adhérer en conscience à des valeurs d'un camp qui n'est pas nécessairement le sien. Et cela, les sociologues émérites du PS ou les modernistes des Républicains pêtris de principes, cela ne les dérange soudainement pas du tout puisque par hypothèse, ils ont déjà compris que cela permettrait de sélectionner celles et ceux qui voteront dans leur sens. On sait bien que ce ne sont pas ceux qui auront précisément besoin de ces 2 ou 4€ pour manger au milieu du mois, ceux pour lesquels l'urgence est majeure, ceux qui hurlent de ne plus sentir qu'ils sont dans le jeu, ceux qui se désespèrent d'être entendus et qui succombent aux sirènes nauséabondes et mortifères des extrêmes gauches et droites confondues, alliées objectives et circonstancielles qui sentent l'odeur de sapin du caveau d'une démocratie qu'ils exècrent.

Je ne suis pas de droite et j'ai les moyens d'aller voter aux primaires donc j'irai. Mais finalement, pourquoi ma voix est-elle à ce point supérieure à celle de cette dame dont les poches sont vides le 10 du mois et qui pourtant est de droite viscéralement ? L'idiotie du système devrait m'inciter à m'abstenir : entre deux périls, je préfère tout de même peser sur cette primaire [même en jouant au billard à trois bandes] et peser un peu sur cette mascarade dont il n'est même pas dit que Les Républicains parviendront à en digérer les résultats. On les adore pour cela : même entre eux, ils sont incapables de mettre de côté leurs ambitions démesurées au détriment du pays et des institutions.

Tto, qui se délecte à l'avance du premier débat de ce soir ...