2015 - PREMIERE FOIS

Plusieurs fois déjà, je t'ai parlé de cette discussion dont, avec le temps, je me rends bien compte qu'elle est fondatrice et par certains aspects assez fondamentale. Il est parfois des hasards de la vie qui font qu'on croise des choses, des éléments et des gens ... moi, j'ai cet actif en moi et je me souviens avoir été pénétré de ces mots, avoir écouté tout cela comme si j'avais fiat un voyage, avoir immédiatement compris de quoi il s'agissait.

J'avais treize ou quatorze ans, j'étais à l'époque des questions et des angoisses adolescentes que chacun a pu ressentir et éprouver [j'ai toujours trouvé que le terme "éprouvé était particulièrement adapté] et d'un coup d'un seul, ces mots et cette façon de vivre traduite par ce langage aisé et vaguement snob devenaient une voie évidente. La voix s'était faite voie.

C'est ma mère qui est à l'origine de tout cela et finalement, elle n'avait pas conscience de la propension de ces 56 minutes et quelques secondes sur moi, sur la vie de son fils. D'ailleurs, ce n'est pas à moi qu'étaient destinées ces paroles. Elle m'a toujours raconté que cela avait été un cadeau au départ. Il faut se remettre dans le contexte : j'ai une cousine qui était une voie reconnue, identifiée des ondes. Il n'est pas impossible que tu l'aies déjà entendue et à la faveur du fait qu'elle était un personnage faisant partie d'une grille de programmes d'une très grande radio nationale, elle avait beaucoup de facilités à obtenir le support de cette discussion. Comme sa soeur [ma cousine également] qui travaillait dans la maison d'en face, elle pouvait ainsi en faire profiter sa tante ... ma mère.

Je me souviens qu'un jour, je m'étais mis à fouiller dans ces tiroirs où tu as toujours vu les mêmes choses sans jamais vraiment pris le temps de regarder clairement ce dont il s'agissait. Tu sais, ces trucs qui traînent et prennent la poussière mais qui, avec le temps, se fondent dans le paysage sans qu'on ne les regarde plus au final. J'avais extirpé des choses, pris le temps d'écouter ce dont il s'agissait ... j'avais fait d'ailleurs une sacrée découverte dont nous parlerons un jour et, à une époque où je me construisais, j'étais tombé aussi sur cette porte ouverte sur l'univers de jeunesse de ma propre mère. Pour intime que ce fut, cela m'expliqua aussi beaucoup de choses ... Et puis, je mis la main sur une bande. Une cassette blanche, dans une boite transparente aux couleurs bleu blanc rouge avec le dessin partiel du logo de Radio France.

Une émission de Jacques Chancel, "Radioscopie". Pour être honnête, il y en avait deux : celle de Jacques Brel enregistrée en 1973 [dont je me fichais un peu tant j'en avais marre d'entendre Jacques Brel dont j'avais compris depuis bien longtemps qu'il était l'homme de la vie de ma mère], et celle-ci. Il s'agissait d'une émission de 1976, un entretien avec Jean-Louis Bory. J'avoue clairement que je ne savais qui il était, j'ignorais totalement de quoi il allait être question, je ne pensais même pas franchement aller au bout de cette heure. Je me suis installé sur ma poire [mon grand coussin rempli de billes de polystyrène], j'ai mis mon casque et j'ai écouté ça ...

Sans attendre, j'ai été captivé. Le phrasé particulier de l'écrivain, homosexuel revendiqué [inutile de te dire que je me foutais royalement de cela en écoutant ce qu'il racontait], la langue impeccable et parfois irrévérencieuse m'avaient plu. Mais surtout, le message en creux qu'il livrait à Jacques Chancel l'amenant petit à petit à tomber le masque de la folle parisienne qu'il jouait pour percer l'intime. D'un coup d'un seul, j'ai entendu la construction de l'homme qui maniait les personnages réunit sous le sien, j'ai partagé les rencontres introspectives qui étaient les siennes, j'ai été ébloui de la franchise de cet homme qui affichait des convictions de gauche et qui pouvait dire calmement et avec lucidité qu'il pouvait s'offrir "le luxe fantastique de gueuler contre une société dont [il est l'un des] bénéficiaires" !! A la fin de l'émission il démontre même qu'il est l'alibi d'un système qu'il dénonce. J'ai trouvé ça extraordinaire de l'entendre théoriser sa "notoriété notabilisante" comme une protection lui permettant de gueuler pour ceux qui n'avaient pas droit à la parole, notamment les ouvriers avec lesquels ils confiait quelques secondes plus tard coucher. Il expliquait aussi qu'intellectuel et intelligent ne pas synonymes en concluant définitivement "on peut être intellectuel et très con" ... c'est tellement vrai.

Bory

Les indiscrétions accumulées sur l'époque de Giscard, les moeurs vues par le prisme d'une bourgeoisie intellectuelle, cet engagement politique et l'indifférence affichée aux réactions sucitée par son comportement exaspérant ont constitué un voyage de près d'une heure qui ... je ne veux pas dire qu'il m'a ouvert les yeux, mais ce voyage m'a construit. J'en ai retiré des phrases définitives comme "les choses du cul sont la santé même", "le corps qui était votre copain commencent, avec lage, à vous faire des petites crasses", "on commence à 25 ans à être un vieillard rayonnant", "aucun individu ne peut vivre séparé de l'Histoire avec un H", "tout individu doit jouir et posséder sa vérité, sa nature et sa liberté", "j'appartiens à la génération de 1945 qui s'est faite couillonner, on a loupé notre coup", "le mariage ça ressemble à un lundi matin, c'était beau la veille"

A un moment et c'est là que je m'étourdis de la perspective donnée à cet entretien sur ma vie, il est directement question de l'homosexualité de l'auteur et de la "normalité" de cette vie ... Et la réponse de Bory claque : "L'étiquette que j'ai dans le dos, j'aime bien la lire moi-même. Je suis ce que je suis. Bory-la-tapette, d'accord ! Vous pouvez me traiter comme ça, mais vous ne courrez jamais aussi vite que je vous emmerde ...". Il poursuit même en expliquant au garçon de 13 ans que j'étais "Il y a une nature animale qui consiste dans le fait qu'en effet il faut un mâle et une femelle pour faire une créature vivante. C'est une réalité biologique. Mais la morale a utilisé cette réalité biologique pour en faire une règle de vie que l'on ne peut pas transgresser. C'est là où je m'insurge !" Lumineux, surtout à un moment où l'homosexualité était hors la loi !!!!

Abordant les relations amoureuses, Bory explique également que "le problème n°1 c'est sortir de la solitude. [...] C'est une fête parce que votre corps est encore votre copain et qu'en fait on n'est pas seul puisqu'on est avec son corps." La protection de la famille est ensuite théorisée comme bouclier contre la solitude, bouclier dont les homosexuels ont plus de mal à profiter. 

Voilà plusieurs semaines que j'ai eu envie de réécouter cet entretien, de me replonger dans ces paroles. J'ai donc acheté sur le site de l'ina ce fichier et je l'ai téléchargé en le réécoutant pour t'écrire ce billet. J'ai suffisamment fait, par le passé, fait référence à cet entretien pour vouloir, ce matin, en parler plus largement. Parce qu'en fait, je suis définitivement saisi de la communion de vue ... plus de 25 ans après la première écoute et près de 40 ans après le suicide de Jean-Louis Bory.

Tto, qui te livre un certain alpha et un certain oméga